THESE'E
OU LA DEFAITE DES AMAZONES.

Divertissement mélé d'Intermedes
Comiques, avec tous ses accompagnemens.

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SERA REPRESENTE'
Aux Jeux des Victoires chez ALEXANDRE
BERTRAND, à la Foire S. Laurent en
cette année 1701.


M. DCCI.
AVEC PERMISSION.

ACTEURS du Divertissement.

THESE'E, fils d'Egée Roy d'Athenes.

PIRITHOUS, Prince, amy de Thesée.

ANTIOPE, Reine des Amazones.

EGLE', fille de Pallas.

CLEONE, confidente d'Eglé.

Un Chef des Atheniens.

Un Soldat Athenien.

ACTEURS des Intermedes comiques.

MATAMORE, Capitaine fanfaron.

TREMBLOTIN, Valet de Matamore.

MARINETTE, Vivandière.

LA TERREUR, Soldat.

VADEBOUT, Soldat.

UN Musicien.

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THESE'E OU LA DEFAITE DES AMAZONES.


SUJET DU PREMIER ACTE.

CLEONE conseille à Eglé fille de Pallas, de se retirer dans le Camp des Pallantides ses freres, qui ont assiegé Athenes, avec Antiope Reine des Amazones.

SCENE PREMIERE.

Eglé, qui aime en secret Thesée, ne peut se resoudre à s'éloigner de luy, & se flatte que ce Prince ne refuse de la rendre à ses freres, que parce qu'il l'aime reciproquement.

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SCENE II.

Thesée parôit, la Princesse implore sa protection ; il la rasseure & luy donne des Gardes, pour la deffendre contre quelques seditieux qui la menaçoient.

SCENE III.

Pirithous confirme à Thesée qu'Antiope commande elle même le secours d'Amazones, qu'elle avoit accordé aux fils de Pallas. Thesée, qui est amoureux de cette Reine ; s'applaudit d'une conjoncture qui luy permet de la revoir, mais il se plaint de ne pouvoir encore la voir que comme ennemie.

SCENE IV.

Un Soldat apprend à Thesée que les Ennemis, à la faveur de la nuit, ont esté introduits par des Traîtres jusques dans la Ville. Thesée sort pour les repousser.

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INTERMEDE

SCENE PREMIERE.

MATAMORE, TREMBLOTIN,

MATAMORE.

Hola! quelqu'un hola, Fier-à-bras, Frappe-d'abord, Brise-fer, Tranchemontagne, Tremblotin, où sont tous mes gens ?

TREMBLOTIN.

Les voilà tous Seigneur! comme diable il crie! Ne diroit-on pas qu'il a des affaires bien pressantes!

MATAMORE.

Tremblotin?

TREMBLOTIN.

Seigneur.

MATAMORE.

Mes armes sont-elles prestes ?

TREMBLOTIN.

Et lesquelles s'il vous plaît? vôtre miroir de poche, vôtre boëte à mouches, vos petites pincettes!

MATAMORE.

Maraut? sont-celà des armes pour un jour de bataille? allons vîte qu'on se dépêche : mon Casque, mon Gorgerin, ma cuirasses, mes Tassettes,

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mes Brassarts, mes Gantelets, mes Cuissarts, mes Genoüillieres, ma Lance, ma Hache, mon Arc, mes Fléches, mon Carquois, Tremblotin?

TREMBLOTIN

Seigneur.

MATAMORE.

Sçais-tu bien que si mon casque n'est plus clair que n'est le Soleil en plein midy, je te donneray cent coups détrivieres ?

TREMBLOTIN.

A moy, Seigneur! le bon Dieu vous le rende.

MATAMORE.

Coquin! tu veux railler je croy.

TREMBLOTIN.

Moy, Seigneur, point du tout, j'ay fait de point de point tout ce que vous m'avez dit : Vôtre Harnois fut écuré l'autre jour avec vôtre batterie de cuisine : les bras de Mathurine ont fait merveilles, & je me donne au diable si vous trouvez chaudron, poësle & poëslon plus net & plus luisant.

MATAMORE.

Cadedis, ce Maraut se veut faire battre, mais voyez un peu, quel paralelle, les armes d'un Heros avec un chaudron? écoute quand je seray dans le chamaillis, ne pense pas m'abandonner au moins.

TREMBLOTIN.

Oh diable, Seigneur, je n'ay garde, j'auray soin de garder le bagage.

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MATAMORE.

Ne voila pas le veillaque? ah je veux resolument que tu te battes, & que tu me serves de plastron si besoin est; je ne veux moy que des Hercules à mon service. Tes armes ou sont-elles?

TREMBLOTIN tire un verre & une bouteille.

Les voilà, Seigneur, mais au diable si j'ay le sol pour les charger, j'ay tiré mon coup dés ce matin.

MATAMORE.

Yvrogne! hé donc? où est le coeur, Tremblotin, où est l'honneur? allons ferme mon enfant, serois-tu le premier qui de goujat deviendroit General d'Armée.

TREMBLOTIN.

General d'Armée? Peste! que je serois fier! & bonne table avec cela?

MATAMORE.

Comment cadedis, bonne table! eh oüy, mon cher, table ouverte à tous venans.

TREMBLOTIN.

A tous venans! cela commence à me paroître drôle; eh viste, Seigneur, que je devienne General: il faut d'abord faire mon équipage, & vôtre Seigneurie voudra bien me prêter sur mes gages, dequoy fournir à cette dépense.

MATAMORE.

Volontiers mon enfant, qu'à cela ne tienne,

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quand il s'agit de l'honneur, je fais litiere de pistoles, moy. Mais encore que te faudra-t'il?

TREMBLOTIN.

Par exemple, un bon lit, quelques ustencilles de cuisine, deux cuisiniers, deux mulets chargez de jambons, langues, saucissons, deux chevaux attelez à une charette chargée de six pieces du meilleur vin, deux .....

MATAMORE.

Attends, Poltron, attends que tu me ruines avec tout cet attirail de gueule. A ce que je voy, c'est donc un employ de Vivandier que tu brigues dans l'Armée.

TREMBLOTIN.

Justement, Seigneur, & cela me paroît de fort bon sens; si je me faisois tuer aujouord'huy, n'est-il pas vray que je ne serois jamais General?

MATAMORE.

Cela est vray.

TREMBLOTIN.

Pour le devenir il faut vivre; pour vivre il faut avoir dequoy; ergo... gluc... n'ay-je pas raison, qu'en dites vous?

MATAMORE.

Je dis, que je suis un double fat de m'amuser à toutes ces coyonneries, pendant que je pourois couper ailleurs des testes, des bras & des jambes. Je dis encore que j'ay besoin de Soldats, & non de Vivandiers. M'entens-tu Veillaque? m'entends-tu? euh?

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TREMBLOTIN.

Eh oüy Seigneur, eh oüy, je ne vous entends que trop, de par tous les diables.

MATAMORE.

Allons approche que je t'arme de cette épée, & de cette rondache; reçoy ce present de ma main, & songe sur tout à ne pas degenerer de la valeur de ton Maistre, où je te brise les os tout net.

TREMBLOTIN tremblant.

Je crains bien.....

MATAMORE.

Suy moy, Poltron, suy moy, je veux que tu sois témoin de mes exploits. Pour mettre ma valeur en haleine, je vais pelotter en attendant partie: c'est à dire, assomer dix ou douze marauts comme toy, jusques à l'heure du combat.

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SUJET DU SECOND ACTE.

SCENE 1.

PIRITHOUS apprend à Eglé, que les Pallantides & les Amazones ont esté repoussez, & qu'Antiope elle-mesme n'a pû resister à la valeur de Thesée; mais que cette Princesse, à la faveur d'une Tréve, vient à Athenes, sous pretexte d'y sacrifier à Minerve; & en effet, pour y traiter la Paix avec Thesée, qu'elle aime & dont elle est aimée. Il parle pour luy-mesme, & fait souvenir Eglé de la tendresse qu'il ressent pour elle.

SCENE II.

Eglé se plaint du nouveau malheur dont Pirithous vient de l'accabler, en

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annonçant l'amour de Thesée & d'Antiope, qu'elle ignoroit.

SCENE III.

Thesée apprend de Pirithous, qu'Antiope va se rendre dans le Palais, aprés avoir achevé son sacrifice.

SCENE IV.

Antiope arrive & témoigne son chagrin, de trouver son ennemy dans Thesée, qu'elle avoit aimé lors qu'il ignoroit son destin, sous le nom de Sthenelus. Elle luy propose de ceder la Ville de Trezene aux Pallantides. Thesée le refuse, & la Reine se retire aprés quelques témoignages de tendresse reciproque, en faisant de voeux pour le bonheur de Thesée, contre qui la gloire l'oblige de combattre malgré elle.

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II. INTERMEDE.

SCENE PREMIERE.

TREMBLOTIN. armé de toutes pieces.

Voicy une nuit diablement noire! il faut asseurément que la Lune se soit cachée derriere quelque montagne, pour faire la debauche avec Endymion? & que de crainte qu'on ne vint à decouvrir le mystere, elle ait défendu à ses soeurs les Etoiles de mettre le bout de leurs nés aux lucarnes du Ciel. Je me trompe fort si je n'ay toute les peines du monde à regagner ma tente. Tout coup vaille, en cas de mal encombre; il m'en sera plus aisé de faire Gilles, Paix .... J'entends du bruit, ce me semble ... Qui va là ? Dieu soit loüé, ce n'est personne. Peste que je suis poltron, d'avoir peur de moy-même, qui n'ay pas l'esprit de faire peur à un enfant! Allons donc Tremblotin, mon amy, ou est le courage? N'ay-je pas de bras comme un autre? fort bien: en voila deux bien comptez, un coeur ? oüy-da qui palpite un peu, mais ce

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n'est pas une affaire. Oh! parbleu, Tremblotin, c'est à ce coup qu'il en faut découdre. Volontiers. Où est-ce morbleu! où est-ce? Fy donc! n'apperçoy-je pas un vilain Mortel qui vient droit à nous! Qui vive? Qui vive toy-même? Tudieu, l'amy comme vous poussez, si je n'avois eu la parade bonne, j'en avois ma foy, pour mon compte: mais puisque vous en voulez parlà ; allons, ventrebleu, à vous. Bon: le voila par terre d'une estocade; il perd tout son sang: le pauvre garçon? C'est dommage; Parlez camarade estes-vous mort? Il faut bien que cela soit, car il ne remuë ny pied ny patte. Commençons par foüiller dans ses poches: ah, ah une bourse de trente pistoles? voila dequoy m'enrichir à jamais: c'estoit, sans doute, quelque Colonel; Un habit galonné? cela va le mieux du monde ( Marinette qui l'écoutoit le prend par le col ) Attendez ... Euh ... plaît-il? ... Je sense... à l'aide, au meurtre, au secours, le mort ressuscite.

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SCENE SECONDE

MARINETTE, TREMBLOTIN.

MARINETTE.

Demeure-là, morbleu, où tu es mort?

TREMBLOTIN.

Eh Monsieur l'Esprit, je ne bouge.

MARINETTE.

Ton nom, dépesche.

TREMBLOTIN à genoux

Je m'appelle Tremblotin, fils de Tremblotin qui fut pendu, & petit-fils de Tremblotin qui mourut Doyen des Galariens.

MARINETTE.

Voila une belle genealogie! oh bien pour t'empêcher toy d'estre roüé, il faut que je te passe mon épée au travers du corps; allons, ventrebleu, point de quartier.

TREMBLOTIN.

Eh Monsieur l'Esprit, je me rends, sauvez-moi la vie; je suis un pauvre diable qui ne demande qu'à vivre.

MARINETTE ouvrant une lanterne sourde

Poltron! tu ne reconnois pas Marinette.

TREMBLOTIN.

Ouf... je respire. Diantre soit de la masque,

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tu m'as parbleu fait peur.... attend, preste moy ta lanterne.

MARINETTE.

Comment? que cherches-tu?

TREMBLOTIN.

Je cherche mon courage, mon enfant, je ne sçay ce que j'en ay fait; ne l'aurois-tu point caché par hazard?

MARINETTE.

Quoy donc que veux-tu dire? ah miserable, que fais-tu?

TREMBLOTIN. prend une bouteille à Marinette, & aprés l'avoir vuidée.

Je te l'avois bien dit: mon courage estoit au fonds de ta gourde, & je viens de le retrouver en la vuidant.

MARINETTE.

Malheureux! tu viens d'avaler le vin que je portois à mon mary.

TREMBLOTIN.

Hé que m'importe à moy!

MARINETTE.

S'il survenoit à l'heure qu'il est, ou tu fourrerois-tu?

TREMBLOTIN.

Qui luy! par la mort à present que je me suis fortifié le coeur, je ne le crains ny le redoute. Vingt autres avec luy ne me feroie[n]t

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pas reculer. Vois-tu, je suis las d'estre Poltron. Qu'ils viennent seulement, ils verront beau jeu. Allons morbleu, allons par la teste, par la sang, par la ventre. Ah, vous envoulez, Messieurs les coquins, & à droite & à gauche, & de tierce, & de quarte, & boute, & haye, & vous en aurez.

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SCENE TROISIEME.

LA TERREUR, TREMBLOTIN,
MARINETTE.

LA TERREUR.

Doucement, l'amy, vous faites grand bruit ce me semble.

TREMBLOTIN voulant s'enfuir.

Tres-humble serviteur, Monsieur, je vous donne le bon soir.

LA TERREUR le serrant par le bras.

Doucement, vous dis-je, si vous branlez je vous casse la cervelle.... Marinette, qui est cet homme là?

MARINETTE.

Monsieur, c'est un fort galant homme nommé Tremblotin, fils d'un Tremblotin qui fut pendu, & petit-fils d'un autre Tremblotin qui

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mourut Doyen des Galeriens.

LA TERREUR.

Fort bien! & que fait-il avec vous par avanture?

MARINETTE.

Monsieur, je luy demandois le chemin de vôtre poste.

LA TERREUR.

J'entens! ç'a, avant que je l'assomme, un coup à boire, pour reprendre vigueur.

MARINETTE.

Monsieur, le courage de Tremblotin s'estoit enfuy au fond de vôtre gourde, à ce qu'il m'a dit; il a pris la liberté de la vuider, pour le rattrapper.

LA TERREUR.

Encore! oh parbleu, ce n'est trop; comment diable, Compere, vous debauchez ma femme, & vous avalez mon vin, Il le bat

TREMBLOTIN.

Voyez-vous, Monsieur, prenez garde à moy, je suis honneste-homme au moins.

LA TERREUR le bat encore.

Allons donc, lâche, l'épée à la main.

TREMBLOTIN se donnant des soufflets.

Ventrebleu, que ne suis-je aussi mechant que luy, Tenez, Monsieur, j'ay déja tué un Colonel aujourd'huy, je me suis battu contre un es-/

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prit; & j'ay fait serment de ne jamais tirer l'épée trois fois en un jour.

LA TERREUR le bat encore.

TREMBLOTIN.

Marinette, m'a-t-il frappé?

MARINETTE.

Je m'en rapporte à toy.

LA TERREUR.

Adieu, mon brave, nous vous reverrons.

TREMBLOTIN.

Il n'en est pas besoin, Monsieur, tres-humble valet.

MARINETTE.

Monsieur Tremblotin, je suis vôtre servante.

TREMBLOTIN.

Peste soit de la carogne.... Quand j'y songe, j'ay fait sagement de ne me point mettre en colere, il en seroit peut-estre arrivé mort d'homme, & l'on m'auroit pû fair mon procés comme un assassin: Que sçait-on! Ce n'est pas que je n'aye fort bien joüé mon rôlle; un poltron auroit d'abord gagné au pied: mais pour moy je n'ay point deguerpy, & j'ay soutenu la chose vigoureusement? Oh diable! voila ce qu'on appelle se tirer d'affaire avec honneur: mais quel tintamarre entends-je encore? Pon pa ta pon, pon, &c. ma foy ce sont les ennemis, sauvons-nous de peur de pis, & allons nous cacher derriere un tonneau.

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SUJET DU TROISIE'ME ACTE

SCENE I.

THESE'E, en se plaignant à la Princesse Eglé, de la trahison qui a introduit ses freres dans la Citadelle d'Athenes, l'asseure de la traiter toujours en Princesse, & s'engage s'il sort vainqueur du combat qui se prepare, de luy rendre la liberté, que son honneur seul luy a empesché d'accorder aux menaces de ses freres. Eglé penetrée de reconnoisssance, luy découvre sa tendresse.

SCENE II.

Pirithous fait avancer les troupes, & attaque la citadelle, avec Thesée. Les Grecs enfoncent la porte de la citadelle.

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SCENE III.

Antiope sort à la teste de quelques Amazones, & veut combattre Thesée luy-mesme. Thesée presente son épée à cette Princesse, qui se laisse vaincre, & qui l'asseure de sa tendresse. Leur Himen se conclut. Thesée promet de ceder Trezene aux fils de Pallas, & projette de donner Eglé à Pirithous.

SCENE IV.

Eglé survient, & rendant justice à Pirithous, consent à ce que Thesée a resolu en sa faveur.

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III. INTERMEDE.

SCENE PREMIERE.

TREMBLOTIN.

OH parbleu, Mesdames les Amazones, si vous m'y rattrapez, je veux bien qu'on me coupe les oreilles. Mais voyez un peu quelle extravagance? m'y proposer à moy de faire l'amour à jeun? C'est ma foy bien se connoître en gens?

SCENE SECONDE.

TREMBLOTIN, VADEBOUT.

VADEBOUT.

A qui en as-tu donc, mon pauvre Tremblotin? te voila furieusement en colere.

TREMBLOTIN.

On le seroit à moins: comment, ventrebleu! ces diablesses d'Amazones me vouloient prendre à force là dedans.

VADEBOUT.

Toy!

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TREMBLOTIN.

Oüy-dà-moy, pourquoy non? Je croy sans vanité estre assez bien tourné pour me faire aimer jusqu'à la rage: regarde moy bien ce port là, ce rable, ces épaules: peste ce sont des connoisseuses que ces Amazones! Il y en avoit une entr'autres qui estoit amoureuse à la folie du bout de mon nez, & qui vouloit à tout force que je l'épousasse.

VADEBOUT.

Elle est belle sans doute?

TREMBLOTIN.

Des plus belles, diantre!

VADEBOUT.

Son port est ....

TREMBLOTIN.

Grand.

VADEBOUT.

Son air,

TREMBLOTIN.

Fin,

VADEBOUT.

Son corps ?

TREMBLOTIN.

Droite,

VADEBOUT.

Son tein ?

TREMBLOTIN.

Blanc,

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VADEBOUT.

Ses cheveux ?

TREMBLOTIN.

Noirs,

VADEBOUT.

Ses yeux ?

TREMBLOTIN.

Vifs,

VADEBOUT.

Son nez?

TREMBLOTIN.

Ah que de questions? sçais-tu que je commence à me lasser; tien pour couper court, elle est jolie... mais jolie à manger, hors qu'elle n'a qu'un teton.

VADEBOUT.

Fy donc!

TREMBLOTIN.

Comment, fy donc, tu ne sçais donc pas que ce deffaut est une beauté chez les Amazones; & d'ailleurs, combien de Dames, en ce païs-cy qui n'en ont pas plus que sur ma main, & qui ne laissent pas de trouver des Amans à foison?

VADEBOUT.

Il est vray, mais pourquoy donc refuser ta bonne fortune? craignois-tu de mourir de faim dans ton nouveau ménage?

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TREMBLOTIN.

Moy! point du tout, on s'engageoit de me nourrir, & de m'engraisser à rien faire.

VADEBOUT.

Le joly party! & tu n'a pas topé d'abord à la chose ? il faut assurement que tu ayes perdu l'esprit; fait moy voir seulement l'Amazone, & si je suis son fait, nous aurons bien conclu.

TREMBLOTIN.

Volontiers, mon enfant, mais avant que de te produire, il est bon de t'avertir d'un petit inconvenient: c'est qu'elle pretend que celuy qui deviendra son mary, se fasse d'abord couper les bras & les jambes.

VADEBOUT.

Les bras & les jambes? misericorde!

TREMBLOTIN.

Oüy les bras de peur qu'il ne puisse se défendre, lors qu'elle sera en humeur de le battre, & les jambes de peur qu'il ne s'enfuye, lorsqu'il aura esté rossé.

VADEBOUT.

L'agréable précaution! Oh ma foy sur ce pied là, je n'ay plus envie de me marier; & je donne, aussi bien que toy, la nation des Amazones à tous les diables.

TREMBLOTIN.

Soit: aussi bien je suis toûjours fou de cette carogne de Marinette; & malgré certaine insulte que j'ay tantôt receuë à son occasion...

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SCENE TROISIEME

TREMBLOTIN, VADEBOUT, MARINETTE.

TREMBLOTIN.

HE, c'est toy, ma pauvre Marinette ?

MARINETTE.

C'est moy,mon enfant, qui t'aporte la meilleure nouvelle du monde. Elle rit. Ha ha ha ha.

TREMBLOTIN.

Quoy, qu'est-ce, qu'y a-t'il?

MARINETTE rit.

TREMBLOTIN. Ha ha ha, la contre-faisant.

Ha, ha ha ha ha, voila une plaisante maniere de s'énoncer!

MARINETTE.

Ha, ha ha ha, je suis veuve, mon enfant. Ha ha ha ha ha, tu es vangé, ha ha ha. Ce brutal de la Terreur a esté assommé dans le dernier combat. Ha ha ha, & j'ay herité de tout son bien. Ha ha ha.

VADEBOUT.

La pauvre femme, qu'elle est affligée!

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TREMBLOTIN.

Morbleu, c'est moy qui le suis: j'enrage que tu sois veuve d'une autre main que de la mienne. Pourquoy faut-il que ce maraut de la Terreur ait eu si grande haste de mourir? Ventre-bleu, j'avois un cartel tout prest à luy envoyer, pour l'affaire de tantôt, & tu aurois veu beau jeu...

MARINETTE.

La la mon enfant, ne te fâche pas; je suis témoin de ce que tu sçais faire; & je n'aurois pas eu le coeur de te voir étriller, deux fois en un jour.

TREMBLOTIN.

Parbleu je croy qu'elle a raison. Elle auroit peut-estre esté veuve de deux hommes à la fois, & cette perte l'auroit doublement affligée. Ha, ha ha ha! Au moins quand nous serons mariez; si par avanture j'estois assez sot pour partir avant toy, ne t'avise pas de me regretter de la mesme maniere. Ha ha ha ha.

MARINETTE.

Eh fy donc, Tremblotin, ne me parle point de cela, tu me ferois pleurer tout de bon.

TREMBLOTIN.

Ma pauvre Marinette, à Vadebout, Tu vois combien elle m'aime au moins. A Marinette. Hé bien, ma fille, le deüil est-il finy? épouserons-nous?

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MARINETTE.

Je l'entends bien ainsi, mercy de ma vie, & dés ce jour encore. Ne me l'as-tu pas promis? Vois-tu, si tu m'allois manquer de parole, je serois femme à t'etrangler au moins.

TREMBLOTIN à Vadebout.

Elle m'adore, te dis-je. A Marinette. Allons mon enfant touche là, j'ay le coeur tendre. Aux risques, perils, & fortunes de mon front, je consens de t'épouser: toy, & ton bien, s'entend.

MARINETTE.

Va ne crain rien, j'en useray mieux encore que tu ne penses; Monsieur Vadebout, vous serez de la nôce au moins.

VADEBOUT.

A condition que Tremblotin se souviendra qu'un galant homme ne se marie pour soy & pour ses amis; sans quoy, neant, je mets opposition au mariage.

TREMBLOTIN.

Ecoute ce sont les affaires de Marinette, je m'en lave les mains. Mais qu'est-cecy? Ma foy, c'est une feste que le Prince donne à Antiope; Vous verrez qu'ils se seront mis en teste de se marier à mon exemple; allons, Vivat Tremblotin.

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BALLET

THESE'E, ANTIOPE, SUITE

Danses de Grecs, & d'Amazones.

THESE'E.

Accourez, accourez, celebrez ce grand jour,
Ou Mars en ma faveur veut ceder à l'amour.

CHOEUR.

Accourons, accourons, celebrons ce grand jour,
Ou Mars veut ceder à l'amour.

THESE'E.

Chantez, cette Reine charmante,
Dont l'Univers surpris admire les exploits.

UN[E] AMAZONE.

Chantez la valeur triomphante
Du Heros, que l'amour a soumis à ses loix.

CHOEUR.

Chantez cette Reine charmante,
Dont l'Univers surpris admire les exploits.
Chantons la valeur triomphante
Du Heros, que l'amour a soumis à ses loix.

DEUX AMAZONES.

A vos appas, aimable Reine
Quel coeur à jamais resisté ?

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Non la plus douce liberté
Ne vaut pas le plaisir de porter vôtre chaisne.

THESE'E.

Regnez, regnez dans ces paisibles lieux,
Chassez-en pour jamais la guerre & ses allarmes.
Tout cede au pouvoir de vos yeux:
Pour triompher des Mortels & des Dieux,
Ne vous servez plus d'autres armes.

UNE AMAZONE.

Ardents transports, que cause la tendresse,
Nous vous livrons, & nos sens & nos coeurs;
Troubles charmans, amoureuse foiblesse,
Est-il permis d'ignorer vos douceurs!

Fiere raison, importune sagesse,
Contre l'amour que servent vos combats?
Vous condamnez le trait dont il nous blesse;
Mais vos rigueurs ne nous guerissent pas.

CHOEUR.

Chantons cette Reine charmante,
Dont l'Univers surpris admire les exploits:
Chantons la valeur triomphante
Du Heros que l'amour a soumis à ses loix.

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IIII. INTERMEDE
Comique.

TREMBLOTIN, Un Musicien.
MARINETTE, VADEBOUT.

TREMBLOTIN.

Parbleu, cela est assez drosle, et ces gens ne se demenent pas mal. Il fait une capriole. euh! c'est dommage que je n'aye appris à danser! Il chante en gesticulant, la la la la la : Comment diable ! j'ay la voix plus belle que je ne pensois. La la la la, Marinette, il me prend envie de me donner un plaisir de Prince.

MARINETTE.

Comment?

TREMBLOTIN.

Laisse-moy faire, aux danseurs. St, st, st, Messieurs de la danse! une demie-douzaine de caprioles pour l'amour de Marinette... hé de grâce... ils sont sourds. Les danseurs font quelques pas en s'en allant, Tremblotin les contrefait. Voyons si les Musiciens seront plus raisonnables. St, st, st, Messieurs de la Musique ... lls n'entendent point. Les musiciens for-/

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ment quelques tons: J'enrage. La la la la en les imitant. Je veux les appeler d'une maniere qui les engage à me répondre; ces gens aiment beaucoup l'harmonie, il faut les siffler. Tremblotin siffle.

UN MUSICIEN.

A qui en veut donc ce Maraut-là, avec son sifflet ?

TREMBLOTIN.

A vous autres, Messieurs, si vous le trouvez bon : c'est une nouvelle maniere, de lier conversation en Musique.

UN MUSICIEN.

Voyez un peu ce Marouffle, siffler des gens de nôtre sorte?

TREMBLOTIN.

Ventrebleu, la reflexion n'est pas mauvaise. On siffle bien des Serins de canarie qui chantent mieux que vous. Tenez croyez-moy, je me marie avec Marinette: Rancune à part, donnez-nous un plat de vôtre métier.

LE MUSICIEN.

Fort bien : aprés nous avoir insulté, tu pretends que nous fassions honneur à ta nôce.

TREMBLOTIN.

Eh, je vous prie.

LE MUSICIEN.

Neant.

TREMBLOTIN.

Par grace.

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LE MUSlCIEN.

Point d'affaire.

TREMBLOTIN.

Vous serez contents de moy.

LE MUSICIEN.

Je n'entends rien.

TREMBLOTIN, à Marinette.

Par la sang bleu, je suis un grand sot de vouloir amorcer ces gens-là par des paroles, eux qui font métier d'en revendre aux autres. A boire, à boire, voilà l'encloüeure. Avec un verre de vin on les meneroit au bout du monde. Voyez-vous Monsieur le Musicien, il ne faut point tant lanterner : mettez-vous à la raison, & je paye bouteille.

LE MUSICIEN.

Fy.

TREMBLOTIN.

Deux?

LE MUSICIEN.

Bagatelle..

TREMBLOTIN.

Trois?

LE MUSICIEN.

Fadaise.,.

TREMBLOTIN.

Morbleu! tenez, point tant de détours : faites les choses de bonne grace, & je vous enyvreray.

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LE MUSICIEN.

C'est quelque chose que cela; eh bien que Marinette m'en prie elle-mesme, & ensuite nous verrons.

MARINETTE.

Qui moy! Je ne voudrois pas en avoir ouvert la bouche, tenez je me soucie de vôtre chienne de Musique comme d'un chou pourry.

LE MUSICIEN.

Oh oh, en voicy d'un autre.

TREMBLOTIN.

Elle a raison; le beau regal d'entendre glapir des dessus & gronder des basses!

LE MUSICIEN.

Quoy! ....

TREMBLOTIN.

Un tintamare de voix discordantes.

LE MUSICIEN.

Si?

TREMBLOTIN.

Un charivary de violons de Cabaret.

LE MUSICIEN.

Mais?

TREMBLOTIN.

Cela m'écorche les oreilles?

LE MUSICIEN.

Du moins?

TREMBLOTIN.

Cela est detestable, Morbleu, du dernier detestable.

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LE MUSICIEN.

Oh par sambleu, puisque tu le prends sur ce ton là nous chanterons, quand ce ne seroit que pour te faire enrager. Avancez, Messieurs, avancez, faites voir à ce Marouffle-là, que vos concerts peuvent divertir de plus honnestes gens que luy.

TREMBLOTIN.

Point d'injures, suffit; puisqu'il en faut passer par là, sortons d'affaires à l'amiable, & je vous prie tous de la nôce. A Marinette, ne t'avois-je pas bien dit que je les ferois venir à jubé. Il faut avoüer que la Musique est diablement quinteuse. Là priez-vous de chanter? elle est muette. Refusez-vous de l'entendre? elle vous étourdit, allons enfans faite de vôtre mieux.

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BALLET COMIQUE.

CHOEUR.

Chantons, chantons la digne emplet[t]e
Que fait le brave Tremblotin,
Chantons le comique destin
Qui l'unit avec Marinette.

UN DESSUS.

Tremblotin à grand appétit,
Marinette est de bonne paste,
L'un à la table, et l'autre au lit
Ne voit morceau dont il ne taste;

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Marions-les, car il est nuit,
Marions-les, car ils ont haste.

CHOEUR.

Marions-les, car il est nuit,
Marions-les, car ils ont haste.

UN DESSUS.

Tremblotin est vif & dispos,
Sa Marinette est bien tournée,
Qu'ils auront de jolis marmots!
O la belle lignée !

UNE BASSE.

Gros Bourgeois n'ont que des enfans
Maigres, fluets & blêmes;
Mais chez-nous autres Paysans
Ils viennent drus, forts et puissants,
Car je les fons nous-mesmes.

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VAUDEVILLE

I. Couplet.

Venez-vous en ces lieux, Fillettes
Pour faire des emplettes?
On y trouve Amants, & bijoux,
Mais, de peur de méprise,
Choisissez bien, & chargez-vous
De bonne marchandise.

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2. Couplet.

Ecoutez en filles discrettes,
Les conteurs de fleurettes :
Souvent sous un air simple & doux
Un Matois se déguise;
Choisissez bien, & chargez-vous
De bonne marchandise.

3. Couplet.

Si jamais la pente de l'âge
Vous pousse au mariage;
Fuyez sur tout ces vieux hiboux
Sombres, et à barbe grise.
Choisissez bien, & chargez-vous
De bonne marchandise.

4. Couplet.

Amants, dont l'oisive tendresse
Cherche quelque maistresse;
Mille s'offriront à vos coups,
Mais qu'une vous suffise,
Choisissez bien, & chargez-vous
De bonne marchandise.

5. Couplet.

Belles, qu'un Epoux trop severe,
Chagrine et desespere:
A punir ses chagrins jaloux;
L'amour vous autorise.
Choisissez bien, et chargez-vous
De bonne marchandise.

F I N.