Texte saisi par Isabelle Martin (imartin@research.haifa.ac.il) d'apres le manuscrit ff. 9251 de la Bibliothèque Nationale de France.
© 1999 Isabelle Martin. Tous droits reservés.

DOM JOÜAN.
OU
LE FESTIN DE PIERRE

[1713]

PROLOG.

PIERROT FANCHON

Scene 1re

Pierrot tient du fromage dans ses mains et Fanchon un panier d'oeufs.

Pierrot après avoir mis son fromage a terre presente un ecriteau.

PIERR.

Dis moy, ma petite Fanchon
Que portes-tu dans ton giron
O reguingué. (Air)
Prends bien garde a ta marchandise
Car aujourd'huy tout est de prise.

Fanchon

Ne touches point a mes oeufs frais
Pourquoy tant les mirer deprès
O reguingué. (Air)
Veux-tu voir si dans la coquille
Quelque petit poulet fourmille.

Scène 2

Arlequin vient manger le fromage de Pierrot à la dérobée et Pierrot luy enfonce le reste dans le plat.

PIERR.

Que faites-vous la Cousin
Vous mangés mon fromage
Eh bien si vous avés faim
Mangés en jusqu'a demain
Courage, courage.

Scène 3è

Dom Jouan. après quelques lazis sur la gourmandise avec Arlequin s'approche de Fanchon.

D. J.

Que cet objet est charmant
Me ravit et m'enchante
Quel bonheur pour un amant
Qui de sa beauté naissante
Peut cultiver la plante
Et l'arroser souvent.

Pier.

Laissés en repos
Notre minagère
Comme
J'en avons affaire
Morguienne de vous
Quel homme, quel homme
Morguienne de vous. (Air)

Fanchon a Pierrot

Tu te mets en colère
Petit mary
Va, je n'ay point affaire
D'un favory
Tu seras toujours mon bouchon
Mon joly mignon
Et qui te plaira
O gay lanla.

Avant que de finir la scene
Inventons quelque jeu gaillard
Pierrot laisse bander ta veine
Nous jourons a Colin maillard

On bandes les yeux a Pierrot et D.J. enlève Fanchon. Arlequin ote le bandeaux des yeux de Pierrot qui est fort affligé de ne plus trouver sa femme, Arlequin enleve a son tour Pierrot sur son dos et le prologue finit.

Fin Du Prologue

Acte premier

Le Theatre represente le Rivage de la Mer.

Scène 1re

Isabelle et Colombine en Bergères viennent se promener au bord de la Mer.

Isab.

Nous jouissons au bord de ce Rivage
D'un sort heureux, d'un tranquille Repos
Et de l'amour nous fuyons le naufrage
Plus dangereux que la mer et ses flots.

Scène 2e

On entend un grand bruit de tempete Et les flots jettent dom Joan et Arleq sur le Rivage, en chemise, Isabelle et Colombine courrent a leur secours.

Isabelle

Quel objet, j'en suis attendrie
En vain j'appelle ma fiereté
Ah faut-il luy sauver la vie
Aux dépends de ma liberté.

Col

Tachons avec cette eau de Vie
De sauver ces deux malheureux
Ne trouveray je point en eux
Quelque signe de Vie

D. Joan, Revenant de son évanoüissement,

Echappé du nauffrage
Je rends grace au sort
D'avoir sur ce Rivage
Abordé votre port
Et vogue la galère. (Air)

Isab.

Sensible a votre malheur
a votre triste avanture
Je vous offre de bon coeur
Turelure
Ma chambre et sa garniture
Robin turelure... (Air)

Arl.

Vous ne connaisses pas
Ce dangereux corsaire
Mais moy qui suis son frere
Je vous le dis tout bas
Ne vous y fiés pas.

Isab.

Quoy de ce beau seigneur
Vous vous dites le frere
L'amour le fit pour plaire
Et vous faittes horreur
Vous n'êtes qu'un menteur.

Arl.

Savés-vous la Raison pourquoy
Mon cadet est plus blanc que moy
Liron falarirette
On l'a fait de jour, moy de nuit
lironfalariry.

D. Joan

Pour m'avoir sauvé du nauffrage
Ma chere enfant
Je veux vous prendre en mariage
Dès aprésent.
Menés moy dans votre logis
J'ay besoin de changer d'habits.

Arl. arrêtant Isab.

Je vous le dis encor un coup
Il est plus a craindre qu'un loup
S'il met le pied dans la maison
Croiés moy prenés bien garde
A votre cottillon ils rentrent.

Scène 3e

Un Berger et deux Bergeres viennent se réjoüir au bord de la Mer.

Un berger

Dans notre brillante jeunesse
Livrons nos coeurs a la tendresse
Laissons murmurer la vieillesse
Qui languit sous le poid des ans
dans notre brillante jeunesse
Ne songeons qu'a passer le temps

Une bergere

Dans notre village
Chacun vit content
Fidelle et constant
Même après le mariage
Vivés vous ainsy
Bonnes gens d'icy.

Une autre bergere

Jamais une belle
Dans notre hameau
Ne descend sur l'eau
Pour se trouver a Javelle
Vives vous ainsy
Bonnes gens d'icy

Les Bergers et Bergères voyant venir Arleq. se retirent.

Scène 4e

Arleq. chargé d'un tableau sur les epaules

Oh ecoutés petits et grands
Mon histoire et mes ardeurs
depuis vingt ans je sers mon maitre
Un fourbe, un scelerat, un traitre
Dont je n'ay touchés que dix sols
Et qui m'a bien roué de coups.
Je tremble a chaque instant de peur
Il vient d'occir le Commandeur
Il a débauché tant de filles
Des plus honorables familles
Que je crains qu'un Diable aujourd'huy
N'emporte son valet et luy.

Scène 5e

D. Joan veut battre Arlequin et Arlequin fuit, la ferme s'ouvre et l'on voit la Statuë du Commandeur accompagnee d'autres figures.

Arl.

Ah Messieurs sauvés moy des coups
De mon maître en courroux. Bis
Je vous payeroy pinte a dix sols
Pour vous enivrer tous Bis

D. Joan se moque d'Arlequin et après luy avoir pardonné dit:

D. Joan

J'admire d'un poltron la gloire
qui croit établie sa memoire
Par un superbe monument
On le prendrait pour Alexandre
mais son histoire le dement
Le lache n'a pu se deffendre.

Arl.

Quoy, c'est donc la ce Commandeur
Que votre bras a mis par terre
Pour vous faire epouser sa soeur
Veut il vous faire encor la guerre
Ah pour le coup il a grand tord
Il merite bien d'etre mort.

D. Joan ordonne a Arleq. d'aler prier la Statuë a diner, Arleq. après les lazis convenables dit

Arl.

Veux tu nous faire l'honneur
Commandeur
Dont la mine me fait peur
De venir chez nous sans suite
Manger une carpe frite.

La statue baisse la tête, et Arlequin tout effrayé dit a D. Joan:

O le Diable d'homme
Je suis confondu
Monsieur voila comme
il m'a répondu
il aime la carpe
La peste soit du goulu
Lanturelu lanturelû

D. Joan

Ainsy je commence a croire
Qu'on aime a boire
Chez les morts
Ainsy je commence a croire
Qu'on aime a boire
Sur les sombres bords
Que cette parque inévitable
Vienne aujourd'huy pousser mes jours a bout
Je me moque de tout a table.
Puisque Platon permet qu'on soit a table
lieu délectable
Je verroy le trepas d'un oeil serain
Et la bas comme icy je boiray du bon vin.

Acte 2e

Scène 1re

Arleq. voyant son maitre revenu luy dit

Arl.

Voulés vous savoir l'histoire
Des femmes de mon tems
On en voit mille a la foire
Venir avec leurs galants
L'époux tranquille
Garde au logis les enfants
Comme un bon Gille

D. Joan demande a diner, et en meme tems le Buffet paroit, le Couvert est mis et D. J. se met a table. Arleq. s'ennuye de ne point manger.

Arl.

D'une jeune Brune
Vous causés l'ardeur
La fortune
Et vous aurés son coeur

D. J.

Quelle est donc cette brune aimable
Cher Arlequin, allons la voir
Vittes, qu'on ote la table
Je reviendray souper ce soir.

Arl.

Si je ne suis de ce Repas
Ma foy je n'iroy pas
faites moy donner un couvêrt
J'ay l'appetit ouvert.

D. Joan ordonne qu'on donne un couvert a Arlequin.

Scène 2e

On entend frapper a la porte, Arlequin va voir et trouvant que c'est la statuë revient fort épouvantée.

D. Joan va voir a son tour et sans s'effrayer éclaire la statuë et la fait metre a table et après bien des lazis que fait Arlequin

La statuë

A venir souper je t'engage
Je veux ce soir sur mon tombeau
te régaler d'un mêts nouveau
Auras-tu ce courage?

D. Joan. accepte la proposition et reconduit la statuë, Arleq. fait des lazis qui font comprendre qu'il ne veut point aller souper chez le Commandeur.

Acte 3e

Scène 1re

Isabelle et Colombine trouvent D. J. et Arleq.

Isab.

Vous n'etes qu'un perfide amant
Qui mérités un châtiment
Quand on est si volage eh bien
Doit-on prendre pour gage
Vous m'entendés bien

Arl.

Vous vous plaignés injustement
Nous vous aimons fidellement
Par un contrat en forme eh bien
Attendes nous sous l'orme
Vous m'entendés bien.

Les Bergeres se retirent et la ferme s'ouvre, on voit le Commandeur sur son tombeau qui prépare a souper a D. Joan. Arlequin fait des lazis qui marquent sa frayeur, mais D. J. s'avance hardiment et dit

D. J.

Tout cecy n'est que vision
Je donne peu dans la chymère
Et poussons jusqu'au bout l'affaire
Nous verrons peut etre a la fin
Que c'est un tour à la Jobbin.

D. Joan. mange des serpents et poursuit
Quel Repas et quels mêts funestes
Commandeur sont ce la les restes
De ton Infernale Maison
Mais je veux passer mon envie
J'en mangeray fut ce un poison
Et dût il m'en couter la Vie.

La statuë

Viens icy que je te régale
D. Joan donne moy la main
C'est icy ton heure fatale
Et ton repentir sera vain
Le Ciel se vange enfin
Des maux dont tu l'outrages
C'est ainsy qu'un libertin
Voit terminer son Destin.

Arl.

Mes gages, mes gages. Ven (illisible)

1715

FIN