Les Amours de Microton (1676)


LES AMOURS

DE

MICROTON,

OU LES

CHARMES D'ORCAN,

TRAGEDIE ENJOUEE,

MESLEE D'ORNEMENS

singuliers & divertissans.

Representée par la Trouppe Royale des Pigmées, établie au Marais.

A PARIS,

Et se distribuë à l'Hostel des Pigmées, au Marais.
AVEC PERMISSION.

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VOICY une nouvelle Entreprise des Pig-
mées : Ils ont lieu d'en espérer un succés
favorable, puisqu'ils n'ont rien épargné
pour faire connoistre qu'ils ne sont venues
en France que pour y paroistre avec éclat. Vous en
verrez l'effet dans la Representation  des Amours
de Microton, ou des Charmes d'Orcan. Les Déco-
rations auront des agrémens si particuliers, que
quand ils ne seroient pas soûtenus par la diversité
des Pas figurez, ils mériteroient seuls d'exciter la
curiosité de tout Paris : Ainsi il seroit difficile que la
douceur des Voix & le charme de la Symphonie se
meslans à tant de raretez, ne forment un Spectacle
assez beau & assez divertissant pour estre dignes de
l'approbation des plus severes Critiques.

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ACTE PREMIER.

LE Theatre represente une Forest, dont
l'éloignement trompe agreablement
la veuë par la beauté de la Perspective.
   La Bergere Philis se plaint à Dorine
son Amie de la perte de son coeur qu'elle avoit
longtemps refusé aux soins empressez de quantité
de Bergers qui avoient tâché de s'en rendre dignes.
Elle luy avouë en soûpirant, qu'elle n'a pû resister
au mérite de Silvandre, en qui elle trouve tout ce
qui est capable de la faire consentir à aimer. La
Bergere Dorine louë le choix qu'elle a fait de Sil-
vandre, comme le Berger de tout le Hameau le
plus digne de posseder son coeur, & elle la rassure
en mesme temps, sur la crainte qu'elle a qu'il ne soit
pas assez constant, & qu'il ne luy rende ce coeur
qu'elle luy a donné avec tant de tendresse.
   Silvandre qui cherche sa Maistresse depuis long-
temps dans le Bois, l'a rencontré enfin, & avec tout
l'empressement dont l'Amour est capable, il luy
fait connoistre la tendresse de ses sentimens. Dorine
declare à Silvandre qu'il est heureux ; ce qui luy est
confirmé par Philis, qui luy ayant marqué la recon-
noissance qu'elle a de son attachement, luy fait voir
la crainte que luy causent les folies & les importu-

5 nitez de Microton, qui luy est d'autant plus insu- portable, qu'elle croit qu'on ne doit écouter qu'un seul Amant. Dorine luy dit qu'elle ne connoist qu'elle à qui la quantité d'Amans fassent peur ; & que si les Fous ne plaisent pas, du moins ils font nombre, & pour les divertir, elle leur chante une Chanson sur ce sujet.

CHANSON DE DORINE.

C'est peu de n'avoir qu'un Amant,
Rien n'est plus doux ny plus charmant
Aux yeux d'une Bergere
Douce ou severe,
Que de voir soûmis à ses Loix
Plusieurs Soûpirans à la fois.

Le grand plaisir de les voir tous,
Jeunes, âgez, sages & foux,
Raconter leur martire,
Pleurer, ou rire,
Et de voir soûmis sous ses Loix
Plusieurs Soûpirans à la fois !

   Le Berger Microton qui a entendu cette Chan-
son, raille Silvandre, luy disant que ces paroles s'a-
dressent à luy. Philis ennuyée d'entendre les ex-
travagances de Microton, sur la prétention qu'il
a de l'épouser, la chasse, & engage Silvandre à
l'emmener. Microton prie Philis de vouloir en-

6 tendre une Chanson qu'il a faite sur l'amour lan- guissant de Silvandre, & luy fait chanter les Paroles suivantes qu'elle ne peut se dispenser d'écouter.

CHANSON D'UN BERGER.

Les Amans qui sont langoureux,
Et ceux qui font les doucereux,
Me semblent dignes de risee ;
L'Amour ou chagrin, ou coquet,
N'est pas mon fait,
La Joüissance est ma visee,
Le surplus n'est que du caquet.

   Apres que Silvandre est sorty avec Microton,
Philis chagrine de se voir persecutée, prie Dorine
de la vouloir servir pour la délivrer de cet Extra-
vagant. Dorine s'engage avec joye à faire ce qu'elle
desire, & luy promet d'employer le pouvoir qu'elle
a sur la Bergere Elise, pour engager le Magicien
Orcan dont elle est aimée, à vouloir guerir par ses
charmes les foles amours de Microton. Philis la
remercie ; & comme elles veulent continuer leur
entretien, elles entendent le bruit des Chasseurs
qui les obligent de se retirer. L'on voit au fonds du
Theatre des Chasseurs à cheval qui courent un
Cerf, & l'ayant pris, viennent sur le Theatre. Un
Chasseur s'avance, & chante cet Air en faveur de
la Chasse.

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CHANSON DES CHASSEURS.

Apres avoir longtemps aimé,
J'ay quitté l'Amour pour la Chasse ;
Plus je parroissois enflâmé,
Et plus ma Belle estoit de glace :
Sur l'Amour la Chasse a le prix ;
Le Chasseur prend, l'Amant est pris.

   Les Chasseurs dansent une Entrée tres agreable
& tres-divertissante. Le Chasseur chante le second
Couplet.

L'on goûte des plaisirs charmans
A courir les Bois & les Plaines,
Quand les plus fideles Amans
Sont dans les fers & dans les peines :
Sur l'Amour la Chasse a le prix ;
Le Chasseur prend, l'Amant est pris.

   Les Chasseurs recommencent leur Entrée, &
finissent l'Acte.

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ACTE II.

Un jardin diversifié de Fleurs paroist au
fonds du Theatre, & fait une partie de la
Décoration de cet Acte.
   Silvandre ennuyé des impertinences de son
Rival, vient avec empressément chercher Philis
pour luy en faire le recit, & rencontre Dorine qui
le console de son chagrin. Philis entre, & demeure
toute surprise d'apprendre de Silvandre que Mi-
croton la veut absolument épouser. Dorine se mo-
quant des pensées de cet Extravagant, & les ayant
priez de ne se point inquiéter, elle les laisse pour al-
ler chercher Elise qu'elle n'a pû encore rencontrer.
   Silvandre & Philis s'entretiennent de la passion
qu'ils ont l'un pour l'autre, & sont interrompus par
des Hautbois, d'un Berger & d'une Bergere qui
chantent dans le Bois le Dialogue qui suit, sur les
peines de l'absence.

DIALOGUE D'VN BERGER

ET D'UNE BERGERE.

LE BERGER
Apres les douceurs que l'absence
Fait souffrir aux parfaits Amans,
On compte pour rien les tourmens
Dont les Dieux irritez prennent de nous vengeance.


9 LA BERGERE Deux Coeurs parfaitement unis, Ne souffrent éloignez, que des maux infinis. LE BERGER Le plaisir d'estre seuls ensemble, N'en peut avoir qui luy ressemble. Tous deux ensemble. A moins que d'aimer comme nous, On connoist peu de biens si doux. Ce Dialogue qui exprime les douceurs qu'une parfaite union fait goûter aux Amans, donne oc- casion à Philis & à Silvandre de s'assurer l'un l'autre d'une eternelle amitié. Microton qui les voit ensemble, s'arreste pour les écouter, dans la pensée qu'il a que Philis impor- tunée de Silvandre, luy ordonne de ne la plus voir ; mais comme il entend le contraire, il s'avance pour les quereller. Silvandre & Philis se retirent ; & Microton apres avoir dit des injures à son Rival absent, conjure le Magicien Orcan d'employer ses charmes pour le vanger de Silvandre, & pour obl- ger Philis à l'aimer. Le Magicien luy promet son secours ; & voyant que Microton semble douter de sa puissance, il fait paroistre un Démon, qui par les Paroles suivantes fait connoistre le pouvoir d'Orcan. B
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CHANSON D'UN DEMON

Son Art l'a rendu nostre Maistre,
Son pouvoir absolu se fait assez connoistre,
Il brise quand il veut les fers
Qui nous retiennent aux Enfers :
Esclaves malheureux qui souffrez tant de peines,
Dites-luy de rompre vous chaînes.

   Microton paroist surpris ; & pour augmenter
sa surprise, Orcan avec sa Baguette fait avancer
huit Cyprés qui sortent de l'épaisseur du Bois, &
qui forment une Allée avec des Compartimens
singuliers.
   Microton se réjoüit, & incontinent le Magicien
commande aux Cyprés de se changer en Statuës
qui forment une grande Allée. On ouvre la Ferme,
& on voit tout le Jardin bordé de Statuës jusques à
l'Optique. Les Statuës dansent & chantent en suite
en faveur des Amans, à qui tout doit estre permis
pour estre heureux.

CHANSON DES STATUES.

Profitez de cet avantage,
Amans que l'Amour fait souffrir ;
On peut mettre tout en usage
Pour s'empescher de mourir.


11 Apres la Chanson, les Statuës se rangent contre les aisles du Theatre pour l'orner ; & pendant qu'Orcan & Microton s'etretiennent, les Statuës sont changées en Jardiniers, qui font une tres belle Entrée. Microton fait compliment aux Statuës & aux Cyprés : Il sort un Arbre du milieu du Theatre qui fait la revérence à cet Extravagant ; ce qui le surprend & le réjoüit. Orcan emméne Microton pour aller composer un Charme qui puisse rendre Philis favorable à son amour.
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ACTE III.

Le mesme Bois qui a fait la Décoration du
Premier Acte, sert à Dorine pour s'y venir
divertir. C'est là qu'ayãt examiné son coeur,
& le trouvant libre, elle se réjoüit par cette Chanson
de l'indiférence où elle s'est toûjours conservée.

CHANSON DE DORINE.

Que les Amans sont malheureux !
Que de maux traversent leur vie !
Que le Sort est digne d'envie
D'un Coeur qui n'est point amoureux !
On voit repentir une Amante,
Et jamais une Indiférente :
Que les Amans sont malheureux !

   Dorine sort apres avoir chanté, & laisse Orcan
avec Microton, qu'il a rendu témoin de toutes les
peines qu'il a prises pour préparer le Charme qui
luy est si necessaire pour son amour. A peine luy
a t'il témoigné, qu'il ne reste plus pour achever que
d'aller ensemble en faire civilité aux Démons.
Microton qui ne se trouve pas d'humeur à rendre
visite à de si grands Seigneurs, le conjure de l'en
dispenser. Orcan se charge du compliment, & luy
ayant promis d'estre bientost de retour, il s'aban-
donne à la joye qu'il a de l'espérance qu'il a reçeuë.

13 Microton appelle un Berger de ses Amis, qu'il convie de se réjoüir avec luy quelque Chanson du bonheur dont le Magicien la flate.

CHANSON D'N BERGER.

Par deux charmes bien diférens
Ie verray mon bonheur extréme :
L'Enfer n'en fait voir que de grands ;
Mais ceux de la Beauté que j'aime
Font bien mieux sentir leur pouvoir ;
Sans en mourir d'amour, on ne sçauroit les voir.

   Dorine demande à Microton le sujet d'une si
grande joye. Le Berger luy dit quíl sera bientost
heureux, & qu'il s'est servy de la Magie pour se
faire aimer de sa Bergere. Dorine qui a averty
Elise de tout ce qu'elle doit faire pour servir ses
Amis, fait semblant d'estre surprise ; & ayant pro-
mis à Microton de ne point découvrir le secret
qu'il luy a confié, elle va chercher Philis, tandis
que de son costé Microton s'éloigne, impatient de
sçavoir ce que les Démons auront fait pour luy.
   Orcan revenant de chez les Démons, rencontre
heureusement Elise qui le vient chercher. Il luy
veut faire des protestations d'amour qu'elle le prie
de remettre à un temps plus favorable, luy chan-
tant pour réponse les Paroles suivantes, pour luy
faire connoistre que les Amans qui sçavent trop
luy font peur.

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CHANSON D'ELISE.

Vn Amant qui sçait trop, est un peu dangereux,
Ou de pres, ou de loin, on le croit en présence :
Ie tiendrois mon sort plus heureux
Avec ceux qui dans leur absence
Ignorent ce qu'on fait chez eux :
Vn Amant qui sçait trop, est un peu dangereux.

   Le Magicien ravy de la voir, la conjure de croire
qu'il n'a point d'autre dessein que celuy de l'avertir.
Elise craignant la Magie, luy demande si elle est en
seûreté avec luy. Il l'en assure, & pour luy procurer
un Divertissement qui l'arreste plus longtemps
aupres de luy, il fait ouvrir la Ferme, & en mesme
temps on voit paroistre un grand Jardin orné de
Vases de porcelaine, remplis de Fleurs. Quatre
Magiciens sortent de ce Jardin, & font une Entrée
qui est suivie de cette Chanson que chante l'un
d'eux, pour persuader à la Bergere d'avoir quelque
reconnoissance pour Orcan.

CHANSON D'UN MAGICIEN.

Vn Homme d'esprit est aimable,
Il est charmant jusqu'à la fin ;
Vn Sot toûjours insuportable
Ne peut donner que du chagrin.
Beautez, que d'innocentes flâmes
Engagent à prendre un Epoux,
Les plus sots sont les plus jaloux,
Et les moins commodes aux Femmes.


15 Apres qu'il a chanté, les Magiciens frapent avec leur Baguette les Vases, qui se changeant en Figures, & se meslant avec eux, composent par des Pas figurez, une Entrée des plus divertis- santes. Elise ayant remercié Orcan du Divertissement qu'il luy a donné, luy avouë qu'elle ne peut se resoudre à passer sa vie avec un Magicien, sans pourtant luy oster entierement l'esperance du changement que le temps pourra apporter dans son coeur. Orcan se retire, chagrin de l'incerti- tude de sa fortune. Dorine dit à Philis & à Silvandre, que Microton a employé la Magie d'Orcan pour réüssir dans son amour. Silvandre s'emporte, & apres quelques menaces qu'il laisse échaper contre Microton, & que Philis tâche d'adoucir, il luy demande ce qui l'oblige à montrer tant de considération pour luy. Elle répond que son Pere l'a laissée entre ses mains en mourant, & qu'elle est obligée de le ménager comme son Tuteur. Dorine les console par la promesse qu'elle leur fait d'agir si fortement au- pres d'Elise, que tout ira selon leur souhait. Philis l'en sollicite de nouveau ; & apres qu'elles sont parties, Silvandre invoque l'Amour, & le conjure de luy estre favorable. L'Amour luy répond par l'Air suivant.
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CHANSON DE L'AMOVR.

C'est en vain que par la Magie
On veut détruire mes Autels ;
Quand il me plaist, aux Immortels
Ie fais sentir ma tyrannie ;
On resiste mal à mes coups,
Ils sont trop puissans & trop doux.

Le Dieu mesme de l'Onde noire
Souvent a senty leur effort ;
Dans tout l'Empire de la Mort
Orphée a fait briller ma gloire ;
On resiste mal à mes coups,
Ils sont trop puissans & trop doux.

   L'Amour paroist, & apres avoir promis son
secours à Silvandre, il se perd dans l'aire avec un vol
précipité. Silvandre ravy de cette promesse de
l'Amour, va faire part de sa joye à sa Bergere.

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ACTE IV.

Des Rochers escarpez font la Décoration
de cet Acte. Dans le mesme temps on voit
une Bohémienne qui danse une Sarabande
avec des Castagnettes, d'une maniere extraordi-
naire.
   Elise revient trouver Orcan, & l'oblige d'estre
dans les interests de Philis & de Silvandre, & de
guérir Microton de sa folie, malgré la promesse
qu'il luy a faite de le servir dans son amour ; apres
quoy ils chantent un Dialogue qui fait connoistre
qu'il n'y a point de plus grand plaisir que celuy de
servir ce qu'on aime.

DIALOGVE D'ORCAN & D'ELISE.

ELISE.
Est-il un plaisir plus charmant,
Que de servir ce que l'on aime ?
ORCAN.
Non, puis qu'un véritable Amant
Se fait plaisir luy-méme.
ELISE.
Mais si la Belle
Est trop cruelle ?
Tous deux ensemble.
C'est toûjours un plaisir charmant
Pour un Amant,
De faire tout pour elle.
                 D

18 Microton qui cherche le Magicien, le trouve enfin, & luy demande si le Charme est achevé. Il luy répond que tout est en bon état, mais qu'il est absolument necessaire qu'il parle aux Démons. Microton s'y estant résolu en tremblant, le Magicien fait sortir quatre Lutins, qui par leurs figures épouvantent Microton. Il vient un autre Lutin qui veut emporter Microton pour rendre visite à Pluton. Il s'en défend de tout son pou- voir. Le Lutin le raille, & les Démons luy de- mandent le payement de leurs peines, en chantant les Paroles qui suivent.

CHANSON.

La peine demande salaire ;
Les Démons & les Immortels,
Aussi-bien que tous les Mortels,
Pour rien ne veulent rien faire ;
La peine demande salaire.

   Microton ne leur veut rien donner, & c'est lors
qu'on voit paroistre des Serpens qui l'environnent.
   Vn gros Dragon sort en suite ; il jette du feu
par la gueulle, & s'envole apres avoir vomy une
Grenouille, dont Microton tout épouvanté oblige
Orcan d'envoyer les Lutins ; & apres qu'ils sont
partis, se sentant plus amoureux que jamais, il con-
jure le Magicien de ne le point abandonner, résolu
de l'exposer à tout.

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CHANSON.

Le plaisir passe la peine,
On se moque du danger ;
Pour fléchir une Inhumaine,
Pour la vaincre, ou l'engager,
Le plaisir passe la peine,
On se moque du danger.

   Orcan luy promet de nouveau de le servir, à con-
dition qu'il aura plus de courage, parce que s'il
oblige les Démons à revenir, il n'en sera plus le
Maistre. Cependant pour achever de le tourmen-
ter, le Magicien fait sortir huit Démons d'une Ca-
verne effroyable qui represente l'Enfer. Leur En-
trée se fait par des Pas & des Sauts extraordinaires
qui effrayent si fort Microton, qu'il s'en va tout
éperdu, & tombe évanoüy de frayeur. En suite il
commande aux Démons de se retirer ; ils s'enfon-
cent sous le Theatre : Un autre Démon descend,
& s'estant envolé, aussi-tost par un vol précipité,
il est suivy de sept autres qui traversent le Theatre
de tous costez, & s'en vont sur le Ceintre d'une
maniere si surprenante, qu'on n'a peut-estre jamais
veu encore rien de plus beau ny de mieux entendu.
Orcan content d'avoir guery cet Extravagant,
& obey à Elise qui s'intéressoit pour Silvandre &
Philis, sort pour aller avertir Elise de ce qu'il a fait
pour luy plaire.
                                            C ii

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ACTE V.

LA Décoration represente un Bois de haute
fustaye, au bout duquel paroist un Village
fort agreable. C'est dans ce Bois que Philis
vient resver a la tendresse que la passion de Sil-
vandre luy a inspirée ; & dans l'instant qu'elle en
sort pour aller faire un Sacrifice à l'Amour, afin
de se le rendre propice, Microton paroist, qui
déclare à Dorine qu'il ne songe plus à Philis, dont
il cede le coeur à Silvandre, pour donner tous ses
soins à son Troupeau. Dorine ne luy cache point
que c'est par elle qu'il est devenu sage, puis qu'elle
a fait agir Elise aupres d'Orcan, pour luy faire
employer un Charme dont l'effet fut contraire
à ce qu'il luy avoit demandé. Elle se retire apres
cet aveu, & fait place au Magicien, qui demande
en raillant à Microton, s'il ne veut pas du moins
contenter les Démons. Le Berger, pour compli-
ment, le donne au Diable, & souhaite aux Démons
plus de peines qu'ils n'en souffrent, ajoutant qu'il
ne se souvient plus de Philis, ny d'Elise, ny de
Dorine, & qu'il est sans amour pour toute sa vie.
Un Berger entre, & chante les Paroles suivantes
en faveur de la Magie.

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CHANSON D'VN BERGER.

La science de la Magie
Qui passa toûjours pour folie,
Par un contraire effet a rendu le bon sens
Au plus fou de tous les Amans :
Il faut, loin de blâmer, encenser la Magie,
Elle a guéry de la Folie.

   Microton témoigne au Berger, que c'est par un
effet de la Magie qu'il a perdu l'amour qui luy avoit
fait pousser tant de soûpirs ; & par reconnoissance
de sa Chanson, il l'emméne pour le régaler, & prie
Orcan de luy tenir compagnie. Orcan s'en excuse,
& raconte aux Bergers & aux Bergeres le miracle
qu'il a fait en faveur de Microton. Ils l'en veulent
remercier ; mais Dorine les interrompt, pour leur
dire qu'il ne faut plus songer qu'à la Nopce, & à
s'y bien réjoüir.
   Le Magicien tâche encore d'obliger Elise à pren-
dre des sentimens favorables pour luy. Elle s'en
défend sur ce que le temps n'est pas encore venu,
& feint d'avoir du chagrin du changement de Mi-
croton, qui leur vient déclarer qu'il ne s'oppose
plus à la felicité de Silvandre & de Philis, & qu'il
leur pardonne le divertissement qu'ils se sont don-
nez en le faisant tourmenter par les Démons. Elise
& Dorine luy veulent faire croire qu'il ne renonce
à Philis que pour s'attacher à elles ; mais il ne se

22 montre plus capable de passion, que pour la bonne chere. On le prie de la Nopce : Il demande à Orcan si les Mets seront délicats, & si l'on n'y servira point quelque Plat de Magie. Il luy dit qu'il n'a rien à craindre, & en mesme temps une Ferme paroist avec une Table peinte couverte de toutes sortes de Viandes & de Fruits ; apres quoy un Traitteur s'a- vance, qui chante ces Paroles.

CHANSON.

Il n'est rien de plus délectable
Que l'Amour & la bonne Table ;
Mais l'un sans l'autre, les Amans
Passent d'assez fâcheux momens.

   La Chanson estant finie, on voit s'élever de des-
sous le Theatre une Table garnie d'un Ambigu
merveilleux. Microton s'approche pour manger
de ce qui flate le plus son goust, & aussitost les
Viandes & les Fruits se changent en Serpens, Vi-
peres & Crapaux. Microton surpris, se plaint au
Magicien de ce qu'il ne luy tient pas parole, & pré-
tend que les Serpens sont de dure digestion. L'Am-
bigu paroist encore ; & comme Microton veut de
nouveau s'approcher, la Table s'enfonce. Micro-
ton se voyant dupé, tâche à se jetter sur le Buffet
pour boire, ne pouvant manger ; & là l'on chante
la Chanson suivante.

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CHANSON A BOIRE.

Rien n'est plus aisé que de boire,
Beuvons souve~t, beuvõs tout plein, beuvons longte~ps,
Manger fatigue la machoire ;
On peut boire à longs traits sans avoir mal aux dents ;
Rien n'est plus aisé que de boire,
Beuvons souve~t, beuvons tout plein, beuvõs longte~ps.

   La Chanson finie, la Ferme disparoist, & en sa place
il voit plusieurs Démons, qui luy causent une si grande
frayeur, que se croyant perdu, il s'écrie, & fuit prom-
ptement d'un Lieu où il voit tout à craindre pour luy.
Les Démons disparoissent, & font place à une nouvelle
Décoration que forment plusieurs Berceaux de verdure,
embellis des plus agreables Fleurs du Printemps. On en
voit sortir quatre Bergers & Bergeres, qui font une En-
trée qui est suivie de cette Chanson.

GAVOTTE.

Si l'on n'a de la constance,
C'est peu d'aimer tendrement,
Iamais la persevérance
Ne trompe un fidele Amant ;
Point d'espoir de récompence,
Si l'on n'aime constamment.
Ils dansent ensemble.
Hilas, du Berger Silvandre
N'a jamais eu le bonheur ;
Avec les charmes du tendre
Il eust un volage coeur :
Si l'Amour ne pût le prendre,
Il n'en eust pas la douceur.


24 Orcan souhaite à Silvandre & à Philis tout le bonheur qui accompagne un Mariage fait par l'Amour, & de- mande à Elise quand finiront ses peines. Elle le remet encore pour quelque temps. Dorine les invite à passer le reste du jour en Divertissemens, & se réjoüit de se sentir confirmée de n'avoir jamais d'amour. Silvandre & Philis vont songer aux apprests de leur Nopce : cependant on découvre une grande Montagne au second Theatre, des Bergers & Bergeres qui gardent leur Troupeau, & en descendent au son des Flustes & Hautbois ; apres quoy l'on chante ce Menüet.

MENUET.

Dans nos Bois, nos Vergers, nos Plaines,
Faisons retentir les Echos ;
Nos Amans chérissent leurs chaînes,
Et ne pensent plus à leurs maux :
Nous devons rire de nos peines,
Quand l'Amour nous met en repos.
Ils dansent ensemble.
D'un Berger toûjours infidelle
L'Amour n'écoute point les voeux ;
A moins d'une flâme éternelle,
En vain on devient Amoureux :
Vn Coeur qui va de Belle en Belle,
Ne peut jamais se rendre heureux.

   Le Menüet estant finy, les Bergers & Bergeres dan-
sent enhaut & enbas au son des Hautbois, des Violons,
& des Flustes.
FIN.