Chronologie : 1702


1702 :

Le théâtre forain parisien traverse la Manche. Selon le danseur/écrivain britannique, John Weaver, c'est en 1702 qu'on voit à Londres The Tavern Bilkers, pièce qu'il cite comme la première pantomime anglaise:

The first Entertainment that appeared on the English Stage, where the Representation and Story was carried on by Dancing, Action and Motion only, was performed in Grotesque Characters, after the manner of the Modern Italians, such as Harlequin, Scaramouch, etc. and was called

The Tavern Bilkers.
Composed by Mr Weaver
First performed in Drury-Lane Theatre, 1702.


(The History of the Mimes and Pantomimes, 1728. Voir PAPETTI (1977) 219-220.)

Nous n'avons pas pu trouver confirmation de cette date, mais l'historien Roger Fiske insiste que, bien que Weaver se trompe souvent sur les dates, ici il a raison (FISKE (1973) 69n).

Y a-t-il un rapport avec ce qui se passe en France ? Apparemment que oui, puisqu'on trouve des indications d'un passage à Londres cette même année par les Allard, grands experts dans l'art silencieux du mime. Weaver, en 1728, évoque "the Night Scene of the Sieur Allard and his two sons, performed on the stage in Drury Lane about seven or eight and twenty years ago," (ibid., 197-8. Pour une note sur le rapport entre scène de nuit et mime, voir mon émail à Quéâtre du 6 avril 1996.). Nous trouvons une référence contemporaine à leur présence dans A Comparison Between Two Stages (1702) :

SULLEN
And the Sieur Allard--.

CRITIC
Ay, the Sieur with a pox to him--and to the two Monsieurs his 
sons--Rogues that show at Paris for a Groat a piece, and here are 
entertainment for the Court and his late Majesty.

RAMBLE
Oh--Harlequin and Scaramouch.

CRITIC
Ay; what a rout here was with a Night piece of Harlequin and 
Scaramouch (...)

SULLEN
And yet the Town was so fond of this, that these Rascals brought the 
greatest Houses that ever were known.
(Evidemment l'auteur ne sait pas que les Allard brillent à la cour de France aussi bien que devant un public payant.)

S'il est vrai que les Allard ont joué devant "his late Majesty", leur passage à Londres a dû avoir lieu avant le 19 mars, jour de la mort de Guillaume III. Ils sont à Paris le 3 février pour la Foire Saint-Germain (CAMPARDON (1877) ii 304). Donc il semble que leur visite ait eu lieu en janvier.

Parmi les artistes qu'on trouve déjà fixés à Londres dans des troupes britanniques, et qui, galvanisés peut-être par la visite des Allard, viendront bientôt contribuer aux activités parisiennes, notons Louis Nivelon, Richard Baxter et Joseph Saurin.

1702 janvier 25 :

Cadet de Cassan, associé en 1699 à une troupe "franco-italienne", se présente comme "chef de troupe" à Amiens.

1702 février 3 :

Le Point d'honneur, première pièce donnée à la Comédie-Française par Alain-René Lesage, futur auteur aux foires, est présentée le jour de l'ouverture de la Foire Saint-Germain. Selon Lesage, c'est l'adaptation d'une pièce espagnole, No [h]ay amigo para amigo, de "D. Francisco de Roxas" [vid. Francisco de Rojas Zorrilla.].

L'Espagne est très en vogue à la cour, pour des raisons politiques. Le marquis de Sourches le confirme quand il note dans son journal (le 28 février) que la duchesse de Bourgogne apparaît à la cour habillée "à l'espagnole", et il ajoute:

Ces sortes d'habits furent déclarés n'être plus en France de masques, mais des habits ordinaires, n'y ayant plus aucune différence entre les deux nations.

1702 février 13 :

L'Abbaye de Saint-Germain obtient un arrêt du Conseil d'état qui lui permet de développer un marché nouveau dans le préau de la Foire Saint-Germain. La mise en place du marché ne s'accomplira qu'au bout de quelques années, mais on comprend vite que l'accès au préau par les troupes foraines ne durera ps longtemps et qu'il faudra, tôt ou tard, avoir recours à d'autres moyens que les cabanes en bois situées dans le préau.

Il n'y a pas de problème (semble-t-il) pour la veuve Maurice et les frères Allard, qui utilisent le jeu de paume d'Orléans, rue des Quatre-Vents, hors l'enceinte de la foire; ni pour Jean Bertrand et sa femme (bientôt sa veuve), puisque leur loge de marionnettes se trouve dans le cul-de-sac des Quatre-Vents. Mais pour Alexandre Bertrand, établi dans le préau depuis 1699, et qui venait justement d'y louer une deuxième loge appartenant à l'Abbaye, une autre solution sera nécéssaire. Déjà, en novembre 1701, il avait acheté quelques loges sous la grande halle couverte. Ses tentatives pendant l'été, et surtout en octobre 1702, surprendront tout le monde...

1702 avril 7 :

Colombine fille bizarre, attribué à l'avocat lyonnais Nicolas Barbier, est donné à Montpellier par la troupe de Tortoriti, signe de la continuation en province de la comédie franco-italienne, tant regrettée à Paris. C'est en province -- et surtout a Lyon -- chez Barbier et son disciple, le jeune comédien-auteur, Pierre-François Biancolelli (Dominique) que cette forme féconde continue dès lors de prospérer, avant de rentrer au capital.

1702 juin 7 :

Alexandre Bertrand, lui aussi, pense aux Italiens expulsés en 1697. Pour la première fois nous trouvons une indication que les forains tournent vers le répertoire de l'ancienne troupe italienne. C'est Bertrand et son nouveau partenaire, le danseur de corde Christophe Selles, qui, selon une plainte de la Comédie-Française, inédite jusqu'ici, mettent à l'affiche une petite pièce sous le titre de Grapignan, "laquelle petite piece intitulée Grapignan ils ont cejourd'huy representée par des hommes et femmes". (Pour la version originale, tirée du recueil Gherardi, voy. notre site http://comedie-italienne.net, sous le titre, Arlequin Grapignan.)

La date a de quoi surprendre, car la Foire Saint-Germain est déjà finie, et la Foire Saint-Laurent n'aura son ouverture que le 25 juillet. Où donc Bertrand a-t-il présenté son spectacle? Selon la plainte de la Comédie-Française, aucun doute: c'est à la Foire Saint-Germain ("dans ledit enclos de ladite foire"), mais hors saison; la sentence de police qui suit, le 16 juin, confirme ce fait, en parlant du "Theatre que lesdits Bertrand et Selles on fait construire dans le preau de la foire St Germain des prés sur lequel ils font representer des Commedies". Est-ce que Bertrand cherche à franchir les limites temporelles des foires, maintenant qu'il a loué sa deuxième loge directement de l'Abbaye (voir plus haut) ? C'est peut-être la raison pour laquelle les comédiens français évoquent leur "brevet du Roi" de l'année 1680, fondation de leur monopole, pour la première fois depuis 1699.

En même temps que cette petite pièce de Grapignan, Bertrand représente la Surprise de Cremone par les allemands en personnes naturelles. Nous ne connaissons cette pièce que par son titre et un court compte-rendu. Evidemment c'est une pièce de circonstance, une application des méthodes du siege play à des évènements contemporains, puisque la perte de Crémone par le maréchal Villeroi vient juste d'avoir lieu (le 31 janvier). Le compte-rendu qu'on trouve en bas nous permet de demander si Fuzelier n'y ajoutait quelque touche, comme il l'avait fait pour Thésée en 1701.

1702 août 5 :

Encore la Surprise de Crémone chez Bertrand, cette fois-ci à la Foire Saint-Laurent. Un commissaire, envoyé par les comédiens français pour voir ce qui se passe, y arrive à six heures du soir, et déclare après :
avons veu une affishe [sic] imprimée au devant de la porte d'entrée audit Enclos de la foire, ayant pour titre par permission du Roy et audessous representeront La prise de Cremone et ensuitte Le Cocu Vengé, a apris que les theatres dud. Bertrand estoient l'un dans la rue de [      ] dud. Enclos de la foire St Laurent ayant un grand tableau au milieu, et representant la fuitte et Surprise de Cremone et estant entré dans le Lieu ou se faisoit la representation y avons trouvé sur la porte la femme dud. Allexandre Bertrand recevant l'argent et distribuant les Billets pour les Loges et Amphitheatres et remarqué un theatre tres spacieux orné de decorations et Sept ou Huit Lustres a Cristeau le premier rideau duquel ayant esté tiré avons veu une Espece de figure de polichinelle Jouant et dansant Et ensuitte plusieurs acteurs hommes et femmes deguisées en Almandes chargés de Cuirasses tenants plusieurs mauvais discours et faisant une Comedie en forme de dialogues et plusieurs autres Seynes avons vu qu'ils se sont mis a danser en changeant d'habits en vetements en paysans, et autres figures, qu'ils ont finy leurs danses, n'ont point joüé le Cocu Vengé enoncé dans leurs affiches mais ont anoncé qu'ils joueroient le Lendemain d'autres pieces. [Archives de la Comédie-Française]

Le commissaire nous donne des précisions fort intéressantes sur la disposition de la salle : il n'y a pas seulement un parterre (cela va sans dire) mais aussi des loges et un amphithéâtre. La scène est bien éclairée par les mêmes moyens, les lustres à cristau, qu'emploient les théâtres réguliers. Il y a deux rideaux -- donc, nous supposons, deux scènes -- avec un espace en avant pour le jeu de marionnettes, et un espace, plus grand sans doute, derrière le deuxième rideau, pour la pièce jouée en personnes naturelles. Le rideau est tiré, plutôt que levé. Tout comme dans Thésée, l'année précédente, il n'y a pas seulement la pièce et les marionnettes, mais aussi la danse. Le système d'entrée semble être ceci: on paie, on entre; ceux qui sont munis d'un billet pour les loges ou pour l'amphithéâtre y passent, et les autres restent au parterre. Bien que le commissaire ne nous donne pas le nom de la rue où se trouve le théâtre, son indication est suffisante pour être sûr qu'il ne s'agit pas du préau, qui reste sous le contrôle de la veuve Maurice, ainsi que nous dit le plan exécuté cette année

1702 octobre 14 :

Encouragé par ses succès, et cherchant toujours un moyen de franchir les limites (ou d'espace ou de temps) des foires, Alexandre Bertrand essaie un coup tout à fait inattendu : il loue l'ancien théâtre de l'Hotel de Bourgogne, vide depuis l'expulsion des comédiens italiens il y a cinq ans. Le contrat est déjà signé quand le lieutenant de police, d'Argenson, se rend compte de ce qu'il est en train de faire. D'Argenson écrit à Pontchartrain:
Bertrand a loué l'Hôtel de Bourgogne de MM. les directeurs de l'Hôpital général, et il a obtenu de moi une autorisation générale pour donner au public le spectacle des danseurs de corde sans en désigner le lieu. Aujourd'hui, il m'a présenté le projet de ses affiches, dont je vous envoie une copie; et, après lui avoir fait connoître que n'ayant point de privilége, il ne devoit pas l'intituler du nom du Roi, j'ai pensé que S.M. ayant fait chasser de cet hôtel la troupe des Comédiens Italiens, il était à propos qu'elle fût informée de l'ouverture d'un autre spectacle dans le même endroit.

La réponse du chancelier est laconique : on la voit toujours en marge du registre -- "l'empêcher" [BN Ms 8213 fo 320.]. Bertrand, décu, doit faire appel à d'Argenson encore -- pour résilier le contrat dont il n'a aucune jouissance.

1701 1703