LES SPECTACLES

DE LA FOIRE

d'Émile Campardon (1877)

Version hypertexte de Barry Russell

Théâtres, Acteurs, Sauteurs et Danseurs de corde
Monstres, Géants, Nains, Animaux curieux ou savants, Marionnettes
Automates, Figures de cire et Jeux mécaniques des Foires Saint-Germain

et Saint-Laurent, des Boulevards et du Palais-Royal
depuis 1595 jusqu'à 1791

DOCUMENTS INÉDITS RECUEILLIS AUX ARCHIVES NATIONALES

INTRODUCTION

L'HISTOIRE des spectacles de la Foire, quoiqu'elle soit très-intéressante à divers points de vue, est demeurée jusqu'ici peu ou mal connue. Les recherches auxquelles je me suis livré à ce sujet dans nos vieilles archives, m'ont mis à même d'y découvrir une grande quantité de documents inédits qui révèlent bien des faits nouveaux et viennent compléter heureusement les rares ouvrages qui existent sur la matière. Il m'a semblé utile de réunir et de présenter au public, sous une forme méthodique, les curieux documents qui nous initient aussi bien que possible aux genres de distractions qu'offraient à nos pères les Spectacles de la Foire. On y trouvera, en même temps, la peinture des moeurs des comédiens forains et des détails sur la vie un peu étrange à laquelle ils s'abandonnaient.


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Mais, d'abord, il est nécessaire de retracer dans ses principaux traits l'histoire de ces théâtres qui, pendant deux siècles, ont égayé tant de générations.

L'origine des foires Saint-Germain et Saint-Laurent est fort ancienne. La première mention d'un droit de foire appartenant à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés se rencontre en 1176. Cette foire, qui existait encore en 1433 et durait 18 jours à partir du mardi de la quinzaine de Pâques, ne semble pas avoir subsisté bien longtemps après cette époque. Mais au mois de mars 1482, le roi Louis XI, dans le but de dédommager les religieux de Saint-Germain-des-Prés des pertes qu'ils avaient subies à la suite des guerres anglaises, leur permit d'établir une nouvelle foire sur l'emplacement des jardins du roi de Navarre donnés en 1399 à l'abbaye par Jean, duc de Berry. La durée de cette foire, dont l'existence s'est prolongée jusqu'en 1789, a beaucoup varié; mais au XVIIIe siècle, elle s'ouvrait régulièrement le 3 février et se fermait le dimanche de la Passion. Le marché Saint-Germain actuel occupe une partie des terrains sur lesquels les loges de la foire étaient construites (1).

C'est dans un document remontant au mois de décembre 1344 que se trouve la première mention bien


(1) Essai sur la Foire Saint-Germain, par Léon ROULLAND, thèse soutenue à l'École impériale des Chartes, en 1862.


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authentique de la foire Saint-Laurent. A cette date, le roi Philippe VI, confirmant les priviléges des frères de Saint-Lazare, leur assura sa protection contre les illégalités commises par les sergents de la Douzaine du Châtelet qui, le jour de la Saint-Laurent, avaient fait « rompre les loges » avant l'heure du soleil couchant (1). La charte royale qui contient cette indication semble établir que cette foire ne durait alors qu'une seule journée; il convient donc de la distinguer essentiellement d'une autre instituée en 1176 par le roi Louis VII et qui, aux termes de sa fondation, devait durer quinze jours à partir de l'époque que fixeraient les frères de Saint-Lazare (2). Au XVIIIe siècle, la foire Saint-Laurent s'ouvrait ordinairement le 9 août, veille de la fête de ce saint, et finissait le 29 septembre, jour de la Saint-Michel. Quelquefois cependant, elle commençait dès le 25 juillet, jour de la fête de Saint-Jacques. Anciennement elle se tint entre Paris et le Bourget, puis, se rapprochant de l'église Saint-Laurent, elle fut


(1) Philippe, par la grâce de Dieu, roy de France. . . savoir faisons à touz présenz et à venir que les mestre, frères et seurs tant sainz comme malades de l'ostel Dieu de Saint-Ladre-lez-Paris nous ont signifié que comme la foire du jour de Saint-Laurent soit leur et y aient toute juridicion moienne et basse jusques à l'eure de soleil couchant, neantmoinz les sergenz de la Douzaine de nostre Chastellet de Paris et autres viennent rompre les loges de ladite foire avant l'eure dessus dicte, de leur volonté et sans avoir povoir de ce, plusieurs fois en donnant à yceulx signifians grant dommaige. . . . Ce fu fait à Paris, l'an de grâce mil CCC quarante et quatre au mois de décembre. Archives nationales, série S, nº 6607.

(2) « Eo die quo voluerint inchoabunt et per quindecim dies durabit »


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installée sur les terrains occupés aujourd'hui par les bâtiments du chemin de fer de l'Est.

Ce n'est qu'à la fin du XVIe siècle que l'on voit apparaître d'une manière certaine des comédiens aux foires Saint-Germain et Saint-Laurent. En 1595, Jehan Courtin et Nicolas Poteau, chefs d'une troupe ambulante, donnèrent des représentations à la foire Saint-Germain. Leur succès mécontenta les comédiens de l'hôtel de Bourgogne qui, s'appuyant sur d'anciens priviléges, voulurent faire fermer leur théâtre. Les Parisiens que Jehan Courtin et Nicolas Poteau divertissaient fort, désapprouvèrent bruyamment les prétentions des acteurs de l'hôtel de Bourgogne et leur témoignèrent leur mécontentement par des huées et des sifflets. On dit même que quelques-uns d'entre eux furent roués de coups par ce public peu tolérant. Bien plus, le Châtelet de Paris que les comédiens avaient requis de faire justice de ces misérables forains, donna pleinement raison à ces derniers et leur permit de continuer leurs représentations, ainsi que le constate le document suivant : « Du jeudy, 9e jour de may 1596. Publié les lectres de sentence et deffenses cy-après transcriptz : A tous ceulx qui ces présentes lectres verront Jacques Daumont, chevalier, baron de Chappes, seigneur de Cléray Sainct-Paire, Villemoyenne et Corbeton, conseiller du Roy nostre Sire, gentilhomme


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ordinaire de sa chambre et garde de la prévosté de Paris, salut. Savoir faisons que aujourdhuy, datte de ces présentes, sur la requeste faicte par maistre Guillaume Lemasson, procureur des gouverneurs de l'hostel de Bourgongne, demandeurs au principal allencontre de Jehan Courtin, Nicolas Poteau et autres leurs compagnons, commédiens françoys, deffendeurs présens en personne, d'autre. Parties ouyes, oy le procureur du Roy audict Chastellet, lecture faicte de l'arrest de la Court du 10e jour de novembre 1548 et autres sentences de nous données le 10e jour de juillet 1585 et autres années subséquentes, et suivant le consentement et les offres présentement faictes par lesdictz deffendeurs en nostre présence; nous avons permis et permectons aux deffendeurs de jouer et représenter mistères profanes, licites et honnestes sans offencer ou injurier aucunes personnes ès faulxbourgs de Paris et pendant le tems de la foire Sainct-Germain seullement, sans tirer en conséquence, à la charge qu'ilz seront tenus et les condamnons payer, suyvant les offres, pour chacune journée qu'ilz joueront, deux escus soleil au prouffict de la confrairie de la Passion dont les demandeurs sont administrateurs; le tout suyvant ledict arrest et sentence dessus dattés. Et neantmoings et conformement audict arrest et sentence et faisant droict sur la requeste dudict procureur du Roy et


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dudict Lemasson audict nom, avons faict et faisons deffences tant ausdictz deffendeurs que à tous autres personnes de quelque estat et condicion qu'ilz soient, de faire aucunes insollences en ladicte maison et hostel de Bourgongne lors que l'on y représentera quelques jeux ny jecter des pierres, pouldres et autres choses qui puisse esmouvoir le peuple à sédition, en peine de prison et de punition corporelle s'il y eschet. Et à ceste fin sera le présent jugement publié à son de trompe audict lieu de l'hostel de Bourgongne au jour que lesdictz jeux seront représentés à ce que aucun n'en prétende cause d'ignorance. En tesmoing de ce nous avons faict mectre à ces présentes le scel de ladicte prévosté. Ce fut faict et donné en jugement audict Chastellet par M. Jehan Séguier, seigneur d'Autry, conseiller du Roi en son conseil et lieutenant civil de ladicte prévosté de Paris, tenant le siège, le lundy 5e jour de febvrier l'an 1596 (1). »

est vraisemblable que Jehan Courtin et Nicolas Poteau usèrent de la permission que venait de leur accorder le Châtelet et qu'ils donnèrent des représentations pendant quelques années aux foires. Au reste, sur cette époque, aucun autre document que celui que l'on vient de lire n'est parvenu jusqu'à nous, et il est


(1) Archives nationales, série Y, nº 195. Registre des publications d'ordonnances du Châtelet, 1594 à 1608, folio 119, recto.


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impossible d'exprimer autre chose que des conjectures sur ce que pouvaient être alors les spectacles forains. Vingt-deux années après Poteau et Courtin, en 1618, on voit deux comédiens ambulants, un homme et une femme, solliciter et obtenir des religieux de Saint-Germain-des-Prés, l'autorisation de donner des représentations à la foire. Quel pouvait être le genre des pièces jouées par ces deux individus ? Évidemment ce n'étaient plus des mystères comme en représentaient leurs devanciers, mais très-probablement des parades où l'un jouait le rôle d'Arlequin et l'autre celui de Colombine. La permission accordée par l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés à ces deux acteurs est ainsi conçue : « Les relligieulx, prieur et couvent de l'abbaye de Saint-Germain-des-Préz-lez-Paris à tous ceulx qui ces présentes lectres verront, salut. Savoir faisons que nous ayant été remonstré par André Soliel et Isabel Le Gendre, comédiens, qu'il y a proche et derrière le pillory une grande place vague et inutile en laquelle ils se pourroient accomoder pour donner quelque récréation au peuple pendant la tenue de la foire, partant qu'il nous plaise leur donner permission d'y ériger quelque eschaffault et aultres comodités en ce lieu : Nous, les désirant gratifier et favorablement traicter, leur avons permis et permettons par ces présentes de fermer et enclore la place contenue en leur requeste à


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nous présentée à cest effect, y ériger eschaffault à ce que besoing leur faict pour donner récréation honneste au peuple pendant la tenue de ladicte foire de la présente année seulement, aux charges et conditions de n'y jouer jeux deffendus et scandaleux et qu'il ne s'y fera aucun scandale et que les susdicts comédiens ny aultres pour eulx, n'y joueront point les jours de feste et dimanches et pendant la messe de paroisse, les sermon et vespres. Si donnons en mandement à nostre bailly de Saint-Germain et aultres, nos justiciers, de laisser et faire paisiblement jouyr lesdicts André Soliel et Isabel Legendre de ceste nostre permission que nous leur avons donnée. En tesmoing de quoy nous avons faict mectre à ces présentes nostre cachet ordinaire et signet de nostre scribe capitulaire, ce 20e janvier 1618. Signé : F. G. Lesage, scribe du chapitre (1). »

En même temps que le chapitre de Saint-Germain-des-Prés autorisait des comédiens à se construire des loges sur son terrain, il accordait aussi des permissions semblables à des joueurs de marionnettes, à des danseurs de corde, à des montreurs d'animaux curieux ou savants, et vers 1640, le commerce de la foire Saint-Germain avait pris un développement considérable, grâce à tous ces divertissements qui attiraient un public nombreux. En 1643, dans un poëme dédié au duc


(1) Archives nationales, Série K, No 966.


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d'Orléans (1), Scarron détaille comme il suit les merveilles de la foire :

Que ces badauds sont étonnés
De voir marcher sur des échasses !
Que d'yeux, de bouches et de nez,
Que de différentes grimaces !
Que ce ridicule Harlequin
Est un grand amuse-coquin.
Que l'on achève ici de bottes !
Que de gens de toutes façons,
Hommes, femmes, filles, garçons;
Et que les c... à travers cottes
Amasseront ici de crottes,
S'ils ne portent des caleçons !

Ces cochers ont beau se hâter,
Ils ont beau crier : Gare ! gare !
Ils sont contraints de s'arrester,
Dans la foule rien ne démare.
Le bruit des pénétrans sifflets,
Des flustes et des flageolets,
Des cornets, hautbois et musettes,
Des vendeurs et des achepteurs,
Se mesle à celui des sauteurs,
Et des tambourins à sonnettes,
Des joueurs de marionnettes
Que le peuple croit enchanteurs !

Parmi les plus célèbres joueurs de marionnettes de la foire à cette époque, il faut citer Pierre et François Dattelin, devenus immortels sous le nom de Brioché.


(1) La Foire Saint-Germain, poëme dédié à MONSIEUR. Paris, Jonas Bréquigny, au Palais, dans la salle Dauphine, à l'Envie, 1643.


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Il est hors de doute que ces habiles entrepreneurs de spectacles quittaient chaque année, pendant quelques mois, le bas de la rue Guénégaud, lieu habituel de leurs exercices, pour aller s'installer aux foires Saint-Germain et Saint-Laurent, dans une loge que remplissait toujours un public nombreux. Pierre Dattelin s'y rendait escorté de son singe, le fameux Fagotin, celui que Cyrano de Bergerac tua d'un coup d'épée, le prenant pour un homme, et dont les mille cabrioles émerveillaient la foule (1). Serviles imitateurs du premier des Brioché, les autres joueurs de marionnettes, ses émules, crurent tous devoir aussi se faire accompagner de singes qu'on appelait des Fagotins, en souvenir de celui dont la gentillesse avait tant amusé le peuple de Paris.

Dans sa Gazette du 22 février1664, Loret, parlant des curiosités de la foire Saint-Germain, raconte qu'on y trouve :

Citrons, limonades, douceurs,
Arlequins, sauteurs et danseurs,
Outre un géant dont la structure
Est prodige de la nature;


(1) Dans l'ouvrage intitulé : Combat de Cyrano de Bergerac contre le singe de Brioché, on lit la description suivante de Fagotin : « il étoit grand comme un petit homme et bouffon en diable. Son maître l`avoit coiffé d'un vieux vigogne dont un plumet cachoit les fissures et la colle, il luy avoit ceint le cou d'une fraise à la scaramouche. Il luy faisoit porter un pourpoint à six basques mouvantes garni de passemens et d'aiguillettes, vêtement qui sentoit le laqueisme; il luy avoit concédé un baudrier d'où pendoit une lame sans pointe. » (MAGNIN, Histoire des Marionnettes, 130 et suiv.)


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Outre les animaux sauvages,
Outre cent et cent batelages,
Les Fagotins et les guenons,
Les mignonnes et les mignons,
On voit un certain habile homme
(Je ne sais comment on le nomme)
Dont le travail industrieux
Fait voir à tous les curieux,
Non pas la figure d'Hérodes,
Mais du grand colosse de Rhodes
Qu'à faire on a bien du temps mis,
Les hauts murs de Sémiramis,
Où cette reine fait la ronde;
Bref, les sept merveilles du monde,
Dont très bien les yeux sont surpris;
Ce que l'on voit à juste prix.

Outre les deux Brioché, il faut encore citer, parmi les joueurs de marionnettes célèbres, Jean-Baptiste Archambault, Jérôme, Arthur et Nicolas Féron, qui obtinrent en 1668, du Lieutenant-général de police, la permission de s'établir aux foires, et qui joignirent à leurs comédiens de bois des exercices de voltige et de danses sur la corde roide. Ce n'est qu'à la foire Saint-Germain de 1678 qu'on voit s'élever le premier théâtre forain proprement dit. Il était dirigé par deux frères, excellents sauteurs, Charles et Pierre Alard, fils d'un barbier étuviste du roi, qui avaient réuni une troupe composée d'habiles acrobates, parmi lesquels brillait au premier rang l'inimitable Moritz von der


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Beek, plus connu sous le nom francisé de Maurice. Le théâtre des frères Alard fut très-suivi, et l'on y représenta avec un grand succès la pièce intitulée : les Forces de l'Art et de la Magie, dont les personnages : Zoroastre, magicien, amant de Grésende; Grésende, bergère, et Merlin, valet de Zoroastre, prononçaient quelques paroles insignifiantes destinées seulement à amener, d'une manière vraisemblable, les exercices de quatre sauteurs en démons, quatre sauteurs en bergers et quatre sauteurs en polichinelles. La même année, la foire Saint-Laurent eut aussi son spectacle à succès, la troupe royale des Pygmées, marionnettes de 4 pieds qui jouaient l'opéra et que la jalousie de l'Académie royale de musique fit supprimer peu après.

L'année suivante, le théâtre d'Alard continua d'attirer la foule, et l'encombrement y produisait souvent des rixes que la police était obligée de réprimer sévèrement (1).


(1) En voici la preuve : « 14 février 1679. Seignelai à Defita, lieutenant criminel. J'ai rendu compte au Roi du contenu en votre lettre au sujet du désordre arrivé au faubourg Saint-Germain au Jeu-de-Paume, où le nommé Allard fait ses représentations, et sur ce que Sa Majesté a vu que les pages de la grande écurie avoient été les principaux auteurs des violences qui ont été faites, elle a donné les ordres nécessaires pour les faire mettre à la Bastille. Elle a aussi fait savoir son intention à Mademoiselle, à madame de Guise et à M. le duc, et elle ne doute pas qu'ils ne contribuent de leur côté à ce que la justice soit faite des gens de leur livrée qui se trouveront coupables. Sa Majesté voulant que vous continuiez avec soin les poursuites nécessaires pour empêcher qu'un tel désordre ne demeure impuni, et si vous avez besoin de...


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Peu à peu, les troupes foraines s'organisèrent régulièrement, et sans parler des frères Alard qui exploitèrent les foires, l'aîné jusqu'en 1711, époque de sa mort, et le plus jeune jusqu'en 1721, il faut citer, parmi les plus célèbres entrepreneurs de spectacles, Alexandre Bertrand (1684-1723), Moritz von der Beek dit Maurice (1688-1694), Jeanne Godefroy, sa veuve (1694-1709), Christophe Selles (1701-1709), Louis Nivellon (1707-1711), Louis Gauthier de Saint-Edme et Marie Duchemin, sa femme (1711-1718), le chevalier Jacques de Pellegrin (1711-1718), Jean-Baptiste Constantini dit Octave (1712-1716) et Catherine von der Beek, fille de Maurice et de Jeanne Godefroy, mariée en premières noces au comédien Étienne Boiron dit Baron, et en secondes noces à Pierre Chartier de Beaune, conseiller au Châtelet de Paris (1712-1718).

Timides au début, les entrepreneurs forains s'étaient bornés à faire jouer les marionnettes ou aux exercices


... quelques ordres pour faire arrêter les laquais de M. le duc d'Elboeuf, vous me le ferez savoir, et j'en rendrai compte à Sa Majesté.

« Du 27 février;

« Sa Majesté m'a ordonné de vous dire de continuer vos poursuites contre les coupables des violences qui ont été faites au Jeu-de-Paume, où Allard fait ses représentations, sans vous départir des formalités ordinaires de la justice pour quelque considération que ce soit. Sa Majesté approuve aussi la conduite que vous avez tenue à l'égard du valet de pied de madame de Guise, que vous faites garder, et elle fera encore savoir son intention à madame de Guise, afin que vous ne trouviez aucun empêchement à faire ce qui est du devoir de votre charge en toute cette affaire. . . »

(DEPP1NG. Correspondance administrative sons Louis XIV, II, 585.)


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des sauteurs et des danseurs de corde, mais leur succès les enhardit et bientôt ils y ajoutèrent de véritables petites comédies jouées par des acteurs qui n'étaient pas dépourvus de talent. L'expulsion des comédiens italiens (mai 1697) les rendit téméraires, et se regardant comme leurs héritiers de fait et de droit, ils s'emparèrent de leur répertoire (1). Dès lors ils perfectionnèrent leur installation qui resta cependant toujours tant soit peu primitive, améliorèrent encore leur personnel et devinrent enfin, par la force des choses et le goût du public, une sérieuse concurrence pour la Comédie-Française. Cette dernière s'inquiéta fort des succès obtenus par les théâtres forains, et par tous les moyens elle essaya d'y mettre un terme. Invoquant les anciens priviléges que lui avaient accordés les rois de France, elle traîna les entrepreneurs des spectacles de la Foire à la barre du Châtelet et du Parlement, et, après de longs procès, elle obtint enfin que le dialogue serait absolument interdit sur les théâtres forains (2). Ceux-ci imaginèrent alors les pièces en monologues,


(1) La Comédie-ltalienne fut fermée à cause de la représentation d'une pièce intitule : la Fausse prude, dans laquelle, dit-on, l'auteur avait mis en scène Mme de Maintenon. Quoi qu'il en soit, le Lieutenant général de police, par ordre du roi, fit sceller les portes du théâtre et des loges et chassa les comédiens italiens de Paris.

(2) On trouvera plus loin, à l'article intitulé : Procès des Comédiens forains et des Comédiens français, tous les détails désirables sur cette longue suite de débats judiciaires.


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les pièces à jargon (1) et les pièces à écriteaux (2) Dans ces dernières, chacun des acteurs avait dans sa poche droite son rôle écrit en gros caractères sur des rouleaux de papier qu'il montrait successivement aux spectateurs selon les besoins de la pièce, et qu'il remettait ensuite dans sa poche gauche au fur et à mesure qu'il s'en était servi. Plus tard on substitua à cette méthode peu commode, celle d'écriteaux descendant du


(1) Voici un échantillon des pièces à jargon. Il est tiré d'Arlequin Barbet, Pagode et médecin, pièce chinoise en deux actes, en monologues, mêlée de jargon, avec un prologue, par Lesage et Dorneval.

Acte II, scène V, le prince, le Colao, Arlequin, deux officiers du roi.

ARLEQUIN, en robe de médecine.

Il va donc diner ?

LE COLAO.

Va dinao.

ARLEQUIN.

Et nous allons en faire autant ?

LE COLAO.

Convenio, demeurao, medicinao regardao dinao l'emperao.

ARLEQUIN.

Comment ma charge m'oblige à le regarder faire ? (Le Colao lui baragouine à l'oreille.) Pour prendre garde à ce qu'il a mangé ? Et que m'importe à moi qu'il mange trop et qu'il se crève de choses nuisibles !

LE COLAO.

Ho ! Ho ! (Il lui parle à l'oreille.)

ARLEQUIN.

Plaît-il ? Comment dites-vous cela ? (Le Colao lui parle à l'oreille.) Eh bien ! si le roi venait à mourir ?

LE COLAO.

Pendao le medicinao !

ARLEQUIN.

On pend le médecin ! miséricorde ! Ah ! sur ce pied-là, au diable la charge ! (Il veut ôter sa robe.) Etc., etc.

(2) Les pièces à écriteaux furent inventées par deux acteurs dramatiques qui travaillaient pour les théâtres de la foire, nommés Rémy et Chaillot. Elles furent perfectionnés par Lesage, Fuzelier et Dorneval.


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cintre du théâtre et qui indiquaient ce que l'acteur avait à dire. Lorsqu'il y avait des couplets, l'orchestre jouait l'air, et des individus placés dans la salle et payés pour cela, chantaient les paroles que le public répétait en choeur. Cette manière toute nouvelle de jouer la comédie ne laissait pas que d'amuser fort le public qui, par ses applaudissements, encourageait les acteurs forains dans la lutte inégale qu'ils soutenaient avec la Comédie-Française. Toutefois, s'il en est qui, comme Alexandre Bertrand, Christophe Selles et leurs associés, montrèrent une indomptable énergie, d'autres, comme les frères Alard et la veuve Maurice, comprirent aisément qu'ils ne seraient pas les plus forts et ils tâchèrent d'être du moins les plus habiles. Dès 1708, cette dernière traita avec l'Académie royale de musique et obtint, moyennant une somme assez considérable, l'autorisation de représenter sur son théâtre de petites pièces mêlées de couplets auxquelles on donna le nom d'opéras comiques; elle put ainsi passer tranquillement l'année 1709 qui fut signalée par la victoire définitive de la Comédie-Française sur Alexandre Bertrand, qu'elle réduisit à ne plus faire jouer que des marionnettes, et sur Christophe Selles qui, ruiné, quitta Paris pour n'y plus revenir. L'exemple de la veuve Maurice fut suivi par tous les entrepreneurs de spectacles forains qui se succédèrent depuis lors aux foires, et l'on vit le privilége de l'Opéra-


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Comique exploité successivement par Saint-Edme, le chevalier Pellegrin, Octave, Catherine Baron et par la troupe que dirigeaient en son nom deux de ses meilleurs acteurs, Baxter et Sorin. La Comédie-Française, malgré son triomphe, se trouvait donc vaincue. Elle avait voulu empêcher la foule de se porter aux spectacles forains, et pour y parvenir elle avait fait interdire la parole à leurs acteurs et voilà qu'éludant toutes les difficultés, surmontant tous les obstacles, le théâtre de la Foire renaissait de ses cendres plus brillant et plus applaudi que jamais. Mais peu à peu, en raison même de ce succès, les prétentions de l'Académie royale de musique devinrent plus grandes; elle exigea des directeurs des théâtres avec qui elle traitait, des redevances exorbitantes, et bientôt ceux-ci, malgré leurs recettes abondantes, ne firent pas leurs frais et se virent pressés et poursuivis par des meutes de créanciers. Ce fut ce moment que la Comédie-Française saisit pour leur porter le coup décisif, et en 1719 elle obtint la suppression de tous les spectacles forains, les marionnettes et les danseurs de corde exceptés.

Après avoir parlé des théâtres, il convient de dire aussi quelques mots des principaux acteurs qui s'y firent applaudir. Dans le principe, les artistes forains, occupés seulement pendant quatre mois par année et très-peu rétribués, puisque Alexandre Bertrand ne leur donnait


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que 20 sous par jour et la soupe quand ils jouaient, étaient obligés d'avoir une autre profession pour vivre. Les hommes étaient maîtres à chanter ou maîtres à danser, ou peintres ou même menuisiers; les femmes étaient ou couturières ou blanchisseuses. Bientôt l'importance du théâtre de la Foire étant devenue plus grande et les appointements plus considérables, beaucoup de gens qui n'étaient acteurs que par accident, firent de l'art du comédien leur unique occupation, et lorsque les foires étaient terminées à Paris, ils allaient donner des représentations en province, courant de ville en ville sans se fixer nulle part. C'est parmi ces derniers que se rencontrèrent les acteurs qui furent le plus goûtés sur les scènes dont on vient de lire la rapide histoire, et parmi eux il faut citer l'Arlequin Charles Dolet, qui jouait presque toujours ce rôle à visage découvert, et le Scaramouche Antoine Delaplace, qui devinrent tous deux les associés de leur directeur Alexandre Bertrand; Antoine Francassani, fils du célèbre Polichinelle de la Comédie-Italienne et qui, héritier d'une partie des talents de son père, remplit chez Christophe Selles et chez la veuve Maurice les rôles d'Arlequin; Belloni, l'inimitable Pierrot qui eut dans Jean-Baptiste Hamoche un digne successeur; Dominique Biancolelli, fils du fameux Arlequin de la Comédie-Italienne, et Arlequin comme son père; l'excellent Desgranges qui jouait


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les docteurs en concurrence avec Pierre Paghetti; Jean-Baptiste Raguenet, si parfait dans le rôle de Don Juan du Festin de Pierre; l'agile, le souple Francisque Molin, l'Arlequin si habile, dont le talent pâlissait cependant devant celui de Richard Baxter, artiste venu d'Angleterre, qui, travesti en femme, imitait à s'y méprendre la danse de Mlle Prévost, l'une des étoiles de l'Académie royale de musique, et qui servit pendant quelques années, ainsi que son camarade, l'excellent Sorin, si bon dans les mezzetins et les pères, de prête-nom à sa directrice Catherine Baron, poursuivie par d'impitoyables créanciers.

A côté des acteurs, il faut aussi nommer Mlles Bastolet, Bourgeois d'Aigremont, Maillard et surtout Mlle Delisle, qui remplissaient avec talent les rôles de Colombine et d'Isabelle dans les pièces empruntées, pour la plupart, aux répertoires de l'hôtel de Bourgogne et de l'ancienne Comédie-Italienne, ou dues à la plume d'auteurs dont les plus connus aujourd'hui sont Rémy et Chaillot, Dominique Biancolelli et Brugière de Barante, Lesage, Fuzelier et Dorneval (1).

La Comédie-Française n'avait pas été seule à se


(1) Je n'indique ici que les acteurs et les actrices les plus en renom. On trouvera plus loin, à l'article qui concerne chacun de ces personnages, des détails plus circonstanciés et l'indication aussi complète que possible de tous les artistes habiles dans un autre genre, tels que : sauteurs et sauteuses, danseurs et danseuses de corde, équilibristes et tourneuses, qui contribuèrent le plus à la vogue et à la réputation des théâtres de la Foire.


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montrer jalouse des succès obtenus par les spectacles de la Foire; un autre grand théâtre parisien, la Comédie-Italienne, rétablie en 1716 par le Régent, était animée, à l'endroit des forains, de sentiments tout aussi peu généreux, et elle résolut de profiter de la mesure qui les supprimait pour s'enrichir de leur dépouille. Pendant trois années, de 1721 à 1723, elle alla régulièrement s'installer à la foire Saint-Laurent et y joua ses meilleures comédies, auxquelles elle ajouta même des bals publics. Mais la foule ne répondit pas à cet appel, et la Comédie-Italienne dut renoncer à son entreprise et regagner au plus vite son hôtel de la rue Mauconseil (1).


(1) Beaucoup de personnes attachées à la Maison du roi prétendaient, à cette époque, avoir le droit d'entrer sans payer dans les spectacles forains; les entrepreneurs se plaignirent, et le roi rendit à ce propos l'ordonnance suivante

Ordonnance portant défense à toutes personnes d'entrer aux Spectacles de la Foire sans payer.

« De par le Roi,

« Sa Majesté ayant été informé que, sous prétexte que, dans l'ordonnance du 16 novembre 1715, portant défense à toutes personnes de quelque qualité et condition qu'elles soient, même aux officiers de sa maison, ses gardes et gendarmes, chevau-légers et mousquetaires d'entrer à l'Opéra, ni à la Comédie sans payer, les spectacles qui se donnent pendant les foires Saint-Germain et Saint-Laurent ne sont pas compris, nombre de personnes, notamment de celles expressément dénommées en ladite ordonnance, se croient autorisées à entrer sans payer à ces sortes de spectacles et en emplissent les meilleures places, ce qui cause un préjudice considérable aux entrepreneurs  : Sa Majesté a fait très-expresses inhibitions et défenses à toutes personnes, de quelque qualité et condition qu'elles soient, même aux officiers de sa maison, ses gardes, gendarmes, chevau-légers, mousquetaires et à tous pages, valets


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La suppression des théâtres forains ne lésait pas seulement les directeurs et les acteurs de troupes ambulantes, elle atteignait aussi gravement, dans ses intérêts financiers, l'Académie royale de musique, qui retirait, chaque année, une assez forte somme du privilége de l'Opéra-Comique. Grâce à ses habiles démarches, elle obtint, en 1720, la permission de faire exploiter tacitement ce genre de spectacle par deux entrepreneurs forains, Marc-Antoine de Lalauze et Restier père, et en 1721 elle put ostensiblement céder ce privilége à une société composée d'anciens acteurs forains sans emploi.

Toutefois, la tentative de ces derniers ne fut pas heureuse, et leur Opéra-Comique était toujours désert. Craignant de n'être pas payée par eux, l'Académie royale de musique se hâta de leur donner un concurrent, et elle autorisa l'Arlequin Francisque Molin à établir un nouvel Opéra-Comique dont le succès fut prodigieux.


de pied, gens de livrée et autres, sans aucune réserve ni distinction, d'entrer sans payer auxdits spectacles des foires de Saint-Germain et de Saint-Laurent. Défend pareillement Sa Majesté à ceux qui assisteront auxdits spectacles d'y commettre aucun désordre, ni d'interrompre les acteurs pendant leurs représentations et entr'actes, à peine de désobéissance. Comme aussi de commettre aucune violence ou indécence aux entrées ou sorties ni auprès des loges ou jeux où se font lesdites représentations, sous telles peines qui seront jugées convenables. Permet Sa Majesté d'emprisonner les contrevenans. Mande Sa Majesté au sieur d'Argenson, conseiller du Roi en ses conseils, maître des requêtes ordinaires de son hôtel, lieutenant général de police, de tenir la main à l'exécution de la présente ordonnance, circonstances et dépendances. Fait à Paris le 17 février 1720 » (Reg. de la maison du Roi. 0164 )


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Mais la Comédie-Française et la Comédie-Italienne veillaient, et, invoquant de nouveau les sentences du Châtelet, les arrêts du Conseil et les arrêts du Parlement, elles obtinrent une fois encore la suppression de 1'Opéra-Comique, qui fut fermé pendant deux années.

En 1724, un marchand de chandelles, nommé Maurice Honoré, qui avait appris l'art du théâtre en percevant, pour le compte de l'Hôtel-Dieu, le droit des pauvres à la porte des théâtres forains, obtint le rétablissement et le privilége de Opéra-Comique et l'exploita trois ans. Après lui se succédèrent comme directeurs de ce théâtre, Florimond-Claude Boizard de Pontau (1728-1732), Mayer Devienne (1732-1734), Boizard de Pontau de nouveau (1735-1742), Jean-Louis Monnet (1743) et Charles-Simon Favart (1744). L'administration de ce dernier fut florissante, mais ne dura qu'une seule année, et de 1745 à 1751 le théâtre de l'Opéra-Comique fut encore une fois fermé. Son local, demeuré vide, servit pendant un certain nombre de foires aux exercices de diverses troupes pantomimes. Ce fut seulement en 1752 que Jean-Louis Monnet en obtint la réouverture. En 1758, Favart, en société avec Moet, Corby, Dehesse et Coste de Champeron, reprit la direction de ce théâtre qu'il sut amener au plus haut degré de prospérité, lorsqu'enfin, en 1762, après de longues démarches, la


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Comédie-Italienne obtint que l'Opéra-Comique serait réuni à elle et hérita ainsi de ses meilleurs acteurs et de son excellent répertoire.

Parmi les acteurs et les actrices qui parurent à l'Opéra-Comique de 1724 à 1761, il convient de citer les plus remarquables : Drouillon, Drouin, Louis Lécluze de Thilloy, Guillaume Lemoyne, Pierre-Louis Dubus dit Préville, plus tard si célèbre à la Comédie-Française, Jean-Baptiste Guignard dit Clairval, Charles-Antoine Bouret, Nicolas-Médard Audinot; Mlles d'Arimath, Beaumenard, Beauvais, Julie Bercaville, Brillant, Marie Chéret dite la Petite Tante, Eulalie Desglands, Angélique et Jeanneton Destouches, Legrand, Dorothée Luzy, Quinault, Raimond, Vérité, et surtout la charmante et sympathique Justine Favart.

Quant aux ouvrages qui furent le plus applaudis sur cette scène, ils avaient pour auteurs Lesage, Fuzelier, Dorneval, Panard, Piron, Favart, Vadé, Sedaine, etc.

L'Opéra-Comique n'était pas le seul spectacle qui attirât, pendant cette période, la foule aux foires Saint-Germain et Saint-Laurent. Sans parler des géants et des nains, des monstres et des animaux savants, il y avait encore les joueurs de marionnettes et les danseurs de corde dont la Comédie-Française et la Comédie-Italienne daignaient tolérer l'existence. Il leur était interdit, il est vrai, de représenter ces petites comédies


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que le public aimait tant, mais alors on tâchait d'éluder les difficultés à force d'esprit et d'imagination, comme fit Piron pour la pièce d'Arlequin Deucalion, qu'il donna au théâtre de Francisque en 1722, ou bien on achetait le droit de contravention, c'est-à-dire l'autorisation de braver les procès-verbaux de contravention que la Comédie-Française faisait dresser par les commissaires au Châtelet et la permission de représenter toutes sortes de pièces. Ce droit était d'ailleurs d'un prix fort élevé et il ne parait pas que les entrepreneurs des spectacles forains en aient fait un très-fréquent usage. Voici du reste, fixés par une ordonnance de 1750, quels étaient les devoirs et les obligations des théâtres forains : « De par le Roy et de l'ordonnance de messire Nicolas-René Berryer, il est permis aux danseurs de corde et sauteurs de faire leurs exercices de sauts, de danses et de pantomimes sans qu'ils puissent représenter aucune pièce déclamée et chantée ni exposer de canevas de leurs pièces au fond, ni dans aucune partie du théâtre soit par des tableaux, des écriteaux ou autrement. Les places du théâtre et des premières loges seront et demeureront fixées à trois livres. A l'égard des secondes loges, elles demeureront fixées à 30 sols, et les autres depuis six jusqu'à 12 sols sans que les maîtres desdits jeux puissent exiger au delà à peine de restitution, de fermeture du jeu, même de prison en cas de récidive.


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Permettons aussi aux maîtres de loge de marionnettes de représenter ainsi qu'ils ont accoutumé des pièces et pantomimes sur leur théâtre, à la charge de se servir du sifflet appelé pratique et de se conformer, au surplus, à ce qui est prescrit pour les danseurs de corde, sous les mêmes peines. A l'égard de leurs places, celles de l'amphithéâtre seront et demeureront fixées à 40 sols, les autres depuis 6 sols jusqu'à 12, sans qu'ils puissent exiger davantage (1). »

Les plus célèbres troupes de danseurs de corde sont celles des Restier père et fils, de Jean-François Colin, de Julien de Lavigne et de sa veuve, et de Pierre-Claude Gourliez, dit Gaudon. Quant aux joueurs de marionnettes, les plus connus sont Bienfait et son fils, Gillot, Levasseur, Jean Prévost et Guillaume Nicolet, dont le fils aîné, Jean-Baptiste, qui avait commencé par exercer la profession paternelle, ouvrit en 1759, sur le boulevard du Temple, un théâtre ou il fit représenter de petites comédies et des opéras-comiques auxquels il ajoutait, pendant les entr'actes, les exercices d'une troupe de sauteurs.

Les boulevards héritèrent en effet, vers cette époque, d'une partie de la vogue dont avaient joui les foires pendant la première moitié du dix-huitième siècle, et que leur firent perdre diverses causes, telles que la


(1) Affiches de Paris, 1750


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suppression de l'Opéra-Comique, l'incendie de la foire Saint-Germain, en 1762, et l'accroissement subit de la foire Saint-Ovide. Celle-ci, dont l'origine remonte à 1665, et qui se tenait sur la place Vendôme, du 14 août au 15 septembre, prit tout à coup un développement considérable, qu'augmenta encore sa translation à la place Louis XV, où elle resta de 1771 à 1777, époque ou elle fut incendiée (1). Comme les foires Saint-Laurent et Saint-Germain, elle dut en grande partie sa célébrité aux spectacles forains qui venaient s'y


(1) Le Dictionnaire historique de la ville de Paris, par HURTAUT et MAGNY, III, 48, parle en ces termes de la foire Saint-Ovide : « Voici l'historique de l'établissement de cette foire. Le pape Alexandre Vll ayant fait présent, l'an 1665, à Charles duc de Créquy, pair de France, du corps de saint Ovide qu'il avoit fait tirer des catacombes, ce seigneur, qui affectionnoit beaucoup les religieuses Capucines de la place Vendôme, leur donna ce corps saint. Depuis ce tems, tous les ans, ces religieuses en solennisent la fête, le 31 août, pendant l'octave de laquelle il vient un concours extraordinaire de peuple. Ce concours y attira, des le commencement, quelques marchands de bijoux d'enfants, de pain d'épices et de pâtisserie, ce qui formoit une espèce de petite foire; insensiblement il est venu des merciers, des lingers et bijoutiers de toute espèce; enfin, il s'y est établi des tentes dans l'étendue de la place, sous lesquelles les gens de la campagne qui venoient par dévotion visiter l'église des Capucines, trouvoient à boire et à manger. L'affluence du peuple s'accroissoit de plus en plus, un particulier entreprit, en 1764, de faire construire des loges de charpente tout au pourtour de la place Vendôme pour y placer plus commodément les différens marchands qui fréquentoient cette foire. .. Dans le milieu et autour de la statue de Louis XIV étoient des loges, aussi de charpente, qui étoient distribuées, partie pour des danseurs de corde, joueurs de marionnettes et autres petits spectacles, et partie pour des cafés et autres endroits pour se rafraîchir... »

Enfin, il faut mentionner une quatrième foire où se rendaient aussi les joueurs de marionnettes et les montreurs d'animaux, c'était la foire Saint Clair. Elle ouvrait le 18 juillet, durait huit jours et se tenait le long de la rue Saint-Victor.


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installer, et dont les plus fréquentés étaient ceux de Gaudon, de Nicolet et d'Audinot.

Ces deux derniers, installés définitivement sur le boulevard du Temple depuis quelques années, voyaient chaque jour augmenter la foule qui se pressait à leurs théâtres. Nicolet, le plus ancien des deux, avait essuyé le premier les persécutions de la Comédie-Française. Plusieurs fois il avait été obligé de restreindre ses représentations à des exercices d'équilibre et de voltige sur la corde roide, exercices d'ailleurs dans lesquels ses acteurs étaient passés maîtres; mais, insensiblement, il reprenait ses habitudes et recommençait, à la grande satisfaction du public, à rejouer ses opéras comiques, ses petites scènes populaires et ses pantomimes à machines. Nicolas-Médard Audinot, ancien acteur de l'Opéra-Comique, puis de la Comédie-Italienne, après avoir ouvert à la foire Saint-Germain de 1769 un jeu de marionnettes, vint s'établir, quelques mois après, sur le boulevard du Temple, ou il créa un spectacle qu'il appela l'Ambigu-Comique et où il fit représenter, par des enfants, des pantomimes et des féeries. Inquiété par la police, il dut à de hautes protections la possibilité de continuer son entreprise théâtrale (1). Peu à peu ses


(1) Faisant allusion à ses acteurs enfants et à son propre nom, il avait fait inscrire sur sa porte en gros caractères ces mots latins : Sicut infantes audi nos. Ce médiocre calembour eut un succès prodigieux et contribua à sa fortune.


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acteurs grandirent; il ajouta à son répertoire des drames et des comédies, et l'Ambigu-Comique devint un véritable théâtre, très-goûté et très-suivi. Ainsi que son collègue Nicolet, qui, en 1772, appela son spectacle les Grands-Danseurs du Roi, Audinot fut vivement pour suivi par la Comédie-Française et par la Comédie-Italienne. Outre les redevances considérables, en argent, qu'il leur fallait verser, ils durent soumettre au visa de deux censeurs, désignés par les grands théâtres, Préville pour la Comédie-Française et Dehesse pour la Comédie Italienne, toutes les pièces qu'ils voulaient représenter. Tout ce qui sortait du domaine de la plaisanterie grossière ou de la parade était impitoyablement supprimé. Malgré cette censure, ils parvenaient pourtant à faire jouer de charmantes pièces, que les scènes les plus élevées ne dédaignèrent pas parfois de leur emprunter (1). Par une étrange contradiction, tandis que Nicolet et Audinot éprouvaient de si rigoureux traitements de la part de la Comédie Italienne et de la Comédie-Française, cette dernière traitait avec une tolérance inexplicable le théâtre des Associés. Fondé en 1774, par Nicolas Vienne, dit Visage, et par Louis-Gabriel Sallé , tous deux anciens employés du théâtre de


(1) C'est ainsi que l'intermède pastoral intitulé : Alain et Rosette, ou la Bergère ingénue, par Boutelier, fut représenté en 1777 à l'Académie royale de musique, après avoir été joué quelques années auparavant chez Nicolet.


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Nicolet, le premier comme aboyeur, le second comme arlequin le théâtre des Associés représentait hardiment le répertoire classique, les tragédies de Voltaire et les drames de Diderot ou de Saurin; à la vérité, ces oeuvres, interprétées d'une façon grossière par des histrions de bas étage, n'étaient plus guère reconnaissables, mais il semble que la Comédie-Française eût du se montrer plus scrupuleuse et ne pas permettre qu'on ridiculisât de la sorte, en plein Paris, des ouvrages qui sont l'honneur de la littérature française (1).

En 1778, M. Lenoir, lieutenant-général de police, voulant rendre quelque animation à la foire Saint-Laurent que, depuis la suppression de l'Opéra-Comique, les petits spectacles avaient abandonnée pour la foire Saint-Ovide, autorisa Louis Lécluze de Thilloy, ancien acteur de l'Opéra-Comique, à y ouvrir un théâtre où devaient être représentées des pièces dans le genre poissard, et enjoignit en même temps aux entrepreneurs forains d'avoir à s'y réinstaller, désormais, pendant la


(1) Dans son Histoire des Petits Théâtres, I, 56, Brazier nous a conservé le texte d'une lettre écrite aux comédiens français par l'un des directeurs de ce théâtre pour les inviter à une représentation de Zaïre : « Messieurs, je donneroi demain dimanche une représentation de Zaïre, je vous prie d'être assez bons pour y envoyer une députation de votre illustre compagnie, et si vous reconnoissez la pièce de Voltaire après l'avoir vue représentée par mes acteurs je consens à mériter votre blâme et m'engage à ne jamais la faire rejouer sur mon théâtre.» Brazier ajoute ensuite : « Lekain et Préville et quelques uns de leurs camarades allèrent voir jouer Zaïre chez le sieur Sallé. Ils y rirent tant que, le lendemain, ils lui écrivirent qu'à l'avenir les comédiens françois lui permettoient de jouer toutes les tragédies du répertoire. ».


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tenue de la foire. La troupe de Lécluze, ou figuraient de bons artistes, fut bien accueillie du public, et, quand la foire fut terminée, il songea à s'installer d'une manière définitive sur le boulevard, au coin de la rue de Bondy. Malheureusement, Lécluze ne put soutenir jusqu'au bout son entreprise, et, pressé par ses nombreux créanciers, il céda à d'autres le privilége de son théâtre, auquel les nouveaux directeurs donnèrent le nom de Variétés-Amusantes.

La même année (1779), deux spéculateurs, Abraham, ancien danseur de l'Académie royale de musique, et Tessier, ancien acteur de province, fondaient sur le boulevard du Temple un nouveau théâtre, appelé le Spectacle des élèves pour la danse de l'Opéra; mais cette scène, où se représentaient des pièces d'un genre mal défini, ne fit pas ses frais et ferma l'année suivante.

De 1779 à juillet 1784 les Grands-Danseurs du roi, l'Ambigu-Comique, les Associés et les Variétés-Amusantes fournirent une brillante carrière; mais un événement inattendu vint jeter la perturbation dans le monde théâtral du boulevard. A la suite de l'incendie de son théâtre au Palais-Royal, l'Académie royale de musique s'était établie le 5 octobre 1781, près de la porte Saint Martin, dans une salle provisoire (1), tout à coté des


(1) Elle a subsisté jusqu'a nos jours et a été incendiée à la fin du mois de mai 1871.


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petits spectacles forains. Les succès de ces derniers la rendirent jalouse, et, au mois de juillet 1784, elle obtint un arrêt du Conseil d'État par lequel le roi lui attribuait le privilége de tous les théâtres du boulevard, avec le droit de le rétrocéder à qui bon lui semblerait (1). Les entrepreneurs forains jetèrent les hauts cris, mais il leur fallut céder à la force. Seuls, les Associés, regardés comme trop infimes, furent épargnés. Nicolet et Audinot conservèrent leurs théâtres en payant de


(1) Voici cet arrêt du Conseil d'État :

« Le Roi s'étant fait représenter en son conseil l'état des différens spectacles autorisés dans l'étendue de la ville, faubourgs et remparts de Paris, ensemble les édits, règlemens et ordonnances rendues à ce sujet et s'étant aussi fait représenter les lettres patentes concernant les droits et priviléges appartenans à l'Académie royale de musique; Sa Majesté dans la vue de pourvoir à l'augmentation des dépenses qu'exige le premier théâtre de la nation et les moyens de perfectionner encore l'art de la musique et de la danse par la formation des écoles, l'instruction et l'entretien des élèves; voulant en même tems réduire le nombre des spectacles qui n'ont pu être jusque ici autorisés que comme spectacles forains en les soumettant à l'exercice du privilége de l'Académie royale de musique, à quoi voulant pourvoir. Oui le rapport, le Roi étant en son conseil, a accordé et accorde à l'Académie royale de musique le privilége de tous les spectacles publics existans ou qui pourront exister par la suite dans la ville, faubourgs et remparts de Paris comme théâtres forains et qui n'ont pu jusque ici être établi que par l'autorisation du sieur lieutenant général de police, approuvé du secrétaire d'État de la maison de Sa Majesté. Permet Sa Majesté à l'Académie royale de musique d'exercer, faire exercer ou concéder ledit privilége à qui bon lui semblera et à tel prix, clauses et conditions qui seront convenues, à la charge toutefois de se conformer aux priviléges des foires Saint-Germain et Saint-Laurent, que Sa Majesté entend maintenir et conserver, comme aussi à la charge de l'exécution des ordonnances de police et règlemens concernant lesdits spectacles, lesquels continueront d'être sous l'autorité du sieur lieutenant général de police comme avant le présent arrêt, lequel sera de l'ordre exprès de Sa Majesté signifié aux entrepreneurs desdits spectacles pour qu'ils aient à s'y conformer chacun endroit soi. Le 18 juillet 1784. Signé : Hue de Miromesnil. » (Reg. du Conseil d'État. E, 2607.)


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fortes indemnités à l'Académie royale de musique, tandis qu'au contraire les directeurs des Variétés-Amusantes, qui voulurent soutenir leurs droits devant la justice, furent bel et bien dépossédés, et remplacés par les nommés Gaillard et Dorfeuille. Ces derniers transportèrent, l'année suivante, les Variétés-Amusantes au Palais-Royal, et donnant à leur théâtre le nom de Variétés-du-Palais-Royal, ils en modifièrent peu à peu le répertoire et les acteurs, si bien qu'à la fin de 1790 ils purent accueillir dans leur troupe deux transfuges de la Comédie-Française, Monvel et Julie Candeille, dont le jeu ne parut pas le moins du monde déplacé sur cette ancienne scène foraine.

Deux autres théâtres, également situés au Palais-Royal, jouissaient, à la même époque, d'une certaine vogue, c'étaient les Ombres chinoises, fondées en 1774 par Dominique-Séraphin-François, dit Séraphin, et le spectacle des Petits-Comédiens de S. A. S. Mgr le comte de Beaujolais. Ce dernier théâtre, fondé en 1784 par une société de spéculateurs, avait eu d'abord des marionnettes pour acteurs. Plus tard, elles furent remplacées par des enfants qui jouaient la comédie et l'opéra-comique avec succès. Mais là encore les grands théâtres intervinrent et réduisirent les petits comédiens du comte de Beaujolais à la pantomime.

Ce fut alors que, pour sortir d'un répertoire aussi


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restreint, on les vit employer un stratagème qui consistait à faire paraître en scène un acteur qui mimait le rôle qu'un autre personnage prononçait ou chantait dans la coulisse (1). C'est ainsi qu'ils purent continuer à représenter tous les genres, en dépit des obstacles qu'on leur suscitait.

Enfin, un autre petit théâtre fondé en 1785, sur le boulevard du Temple, par Aristide-Louis-Pierre Plancher Valcour, les Délassements-Comiques, était également en butte aux tracasseries de la Comédie-Française et de l'Académie royale de musique, qui lui firent enjoindre de ne représenter que des pantomimes et de n'avoir en scène pas plus de trois acteurs à la fois, qui devaient jouer séparés du public par un rideau de gaze.

Mais les persécutions subies par les entrepreneurs de spectacles forains touchaient à leur terme. Les événements de la Révolution, survenus peu après, les dégagèrent bientôt de toutes les entraves, et le 13 janvier 1791, l'Assemblée nationale rendit un décret relatif à la liberté des théâtres, qui mit fin à la lutte qu'ils soutenaient depuis l'année 1595.

Ce décret est ainsi conçu : « Art. Ier. Tout citoyen pourra élever un théâtre public et y faire représenter des pièces de tous les genres, en faisant, préalablement


(1) Ce moyen avait déjà été employé en 1676 par la troupe royale des Pygmées, spectacle des marionnettes qui chantaient le grand opéra.


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à l'établissement de son théâtre, sa déclaration à la municipalité des lieux.—II. Les ouvrages des auteurs morts depuis cinq ans et plus sont une propriété publique et peuvent, nonobstant tous anciens priviléges qui sont abolis, être représentés sur tous les théâtres indistinctement.—III. Les ouvrages des auteurs vivants ne pourront être représentés sur aucun théâtre public dans toute l'étendue de la France, sans le consentement formel et par écrit des auteurs, sous peine de confiscation du produit total des représentations au profit des auteurs.— IV. La disposition de l'art. III s'applique aux ouvrages déjà représentés, quels que soient les anciens règlements; néanmoins les actes qui auraient été passés entre des comédiens et des auteurs vivants ou des auteurs morts depuis moins de cinq ans seront exécutés.—V. Les héritiers ou les cessionnaires des auteurs seront propriétaires de leurs ouvrages durant l'espace de cinq années après la mort de l'auteur. —VI. Les entrepreneurs ou les membres des différents théâtres seront, à raison de leur état, sous l'inspection des municipalités; ils ne recevront des ordres que des officiers municipaux qui ne pourront pas arrêter ni défendre la représentation d'une pièce, sauf la responsabilité des auteurs et des comédiens, et qui ne pourront rien enjoindre aux comédiens que conformément aux lois et règlements de police; règlements sur lesquels le


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comité de constitution dressera incessamment un projet d'instruction. Provisoirement les anciens règlements seront exécutés.—VII. Il n'y aura au spectacle qu'une garde extérieure, dont les troupes de ligne ne seront point chargées, si ce n'est dans le cas où les officiers municipaux leur en feraient la réquisition formelle. Il y aura toujours un ou plusieurs officiers civils dans l'intérieur des salles, et la garde n'y pénétrera que dans le cas ou la sûreté publique serait compromise et sur la réquisition expresse de l'officier civil, lequel se conformera aux lois et règlements de police. Tout citoyen sera tenu d'obéir provisoirement à l'officier civil (1). »

La liste générale des acteurs de talent qui parurent sur les théâtres du boulevard, de 1759 à 1791, serait trop longue à donner ici; il faut citer seulement les plus connus : Toussaint-Gaspard Taconet, Étienne-Thomas Constantin, Jean-Baptiste Nicolet, Jean-François de Bremond de la Rochenard dit Beaulieu, François Bordier, François-Marie Mayeur de Saint-Paul, Jean-Thomas Talon et surtout Maurice-François Rochet dit Volange, le célèbre Janot des Variétés-Amusantes; parmi les femmes : Anne-Antoinette Desmoulin, devenue Mme Nicolet, Françoise-Catherine-Sophie


(1) Collection générale des décrets rendus par l'Assemblée nationale, janvier 1791. p. 142.


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Forest, Julie Diancour, Louise-Joséphine Masson , Genevieve-Henriette Tabraize, etc.

Les auteurs les plus applaudis de ces scènes secondaires sont : Taconet, à la fois acteur et écrivain, Jean-Baptiste Archambault dit Dorvigny, à qui les Variétés Amusantes durent entre autres pièces à succès le fameux proverbe intitulé : Janot, ou les Battus payent l'amende, qui eut plus de 200 représentations; Landrin; Robineau de Beaunoir qui fit représenter au théâtre des Grands-Danseurs du Roi de ravissantes petites comédies, telles que Vénus pèlerine, l'Amour quêteur, Jeannette, ou les battus ne payent pas toujours l'amende; les comédiens Mayeur de Saint-Paul, Parisau, Sedaine de Sarcy, Audinot, Arnould Mussot, Dumaniant et Pigault-Lebrun.

Après avoir exposé d'une manière sommaire l'historique des spectacles de la foire, il me reste maintenant à dire où j'ai trouvé les éléments de mon travail. Ce sont les Archives des commissaires au Châtelet de Paris qui m'ont fourni la plus grande partie des documents inédits que j'ai utilisés. Je vais dire en quelques mots quelles étaient, dans l'ancienne administration française, les fonctions de ces magistrats. Ils avaient les attributions des commissaires de police actuels et remplissaient de plus, en diverses circonstances, les fonctions exercées aujourd'hui par nos juges de paix. Ils pouvaient arranger à l'amiable, en leur hôtel, les disputes et les querelles,


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et recevaient, en cas de non-arrangement, les plaintes par écrit. Ils se rendaient en personne sur les marchés, et avaient à tour de rôle la police des foires Saint-Germain, Saint-Laurent, Saint-Ovide et Saint-Clair. En matière criminelle, ils faisaient les informations sur l'ordonnance du lieutenant-général de police et les interrogatoires des accusés décrétés d'ajournement personnel. En matière civile, ils apposaient les scellés après décès, faillite ou interdiction. Ils recevaient les comptes de communauté et de tutelle, faisaient les ordres et la distribution du prix des immeubles vendus par décret et interrogeaient sur faits et articles. Enfin, ils étaient astreints à conserver dans leurs archives la minute des plaintes, informations, enquêtes et autres actes de leur ministère. Les commissaires au Châtelet furent supprimés en 1791 et obligés, par la loi du 5 germinal an V, de déposer leurs papiers aux archives nationales. Ces papiers constituent aujourd'hui une partie importante de la série Y (Châtelet de Paris), et forment 5,303 liasses numérotées Y10,719 à 16,022. Par ce que je viens de dire des fonctions des commissaires au Châtelet, le lecteur a pu comprendre de quelle nature étaient les rapports qui existaient entre eux et les acteurs des foires ou des boulevards. Scandales au théâtre, dans les coulisses ou dans la salle; querelles dans les cabarets, tapage nocturne, rixes plus ou moins


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sanglantes, plaintes de maris trompés, de femmes délaissées par leurs époux, de filles abusées, tels sont les faits qui fournissaient le plus ordinairement matière à leurs procès-verbaux. Il faut y ajouter encore les rapports dressés par eux à la requête des comédiens français contre les directeurs de spectacles forains qui commettaient des contraventions, rapports que j'ai recueillis avec le plus grand soin, car ils sont extrêmement intéressants et nous fournissent des détails complètement inconnus sur l'intérieur de ces théâtres, sur les pièces qu'on y représentait et sur les acteurs qui y jouaient.

Outre les archives des commissaires au Châtelet, j'ai encore consulté les registres du Parlement de Paris, les minutes du Conseil privé et du Grand-Conseil, les registres du Conseil d'État et les registres du ministère de la Maison du Roi : j'y ai trouvé une grande quantité de documents judiciaires de la plus haute importance. C'est grâce à ces documents que j'ai pu éclaircir les longs et interminables procès que la Comédie-Française intenta aux entrepreneurs des Spectacles de la Foire.

Mais ici, comme partout, les pièces inédites ne sont pas les seules qui aient de l'importance, et l'on peut encore tirer un bon parti des ouvrages imprimés, et notamment des suivants :

Mémoires pour servir d l'histoire des Spectacles de la


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Foire, par un acteur forain. Paris, Briasson, 1743. 2 vol. in-18. Excellent livre, plein d'érudition, de méthode et d'une grande exactitude, par les frères Parfaict (François, né en 1698, mort en 1753, et Claude, né en 1701, mort en 1777).

Affiches de Paris. Avis divers, 1746-1751, 11 vol. in-8º oblong, imprimés avec privilége chez Antoine Boudet. On trouve dans ce curieux recueil les annonces faites à l'époque des foires par les entrepreneurs de spectacles qui désiraient attirer le public dans leurs loges. Ces réclames, généralement fort mal rédigées, mais très-intéressantes par leur naïveté et les détails qu'elles contiennent, méritaient presque toutes d'être remises en lumière. J'ai recueilli avec le plus grand soin celles qui m'ont paru en valoir la peine.

A partir de 1751 le privilége des Affiches de Paris fut retiré à Antoine Boudet, et ce journal d'annonces se dédoubla ainsi qu'il suit : Annonces, Affiches et Avis divers, in-8°, et Affiches de province. Ces deux recueils, que j'ai consultés jusqu'à la fin de 1790, sont loin de présenter, pour le sujet qui nous occupe, l'intérêt des Affiches de Paris. Ils se bornent, en effet, a annoncer quelquefois sèchement, en une seule ligne, les curiosités des foires et n'entrent dans aucun des détails que donnait si largement la feuille qui les a précédés.

Dictionnaire des théâtres de Paris, contenant toutes les


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pièces qui ont été représentées jusqu'à présent sur les différents théâtres français et sur celui de l'Académie royale de musique; les extraits de celles qui ont été jouées par les comédiens italiens depuis leur rétablissement en 1716, ainsi que les opéras-comiques et principaux spectacles des foires Saint-Germain et Saint-Laurent; des faits et anecdotes sur les auteurs qui ont travaillé pour ces théâtres et sur les principaux acteurs, actrices, danseurs, danseuses, compositeurs de ballets, dessinateurs, peintres de ces spectacles, etc. Paris, Lambert, 1756, 7 vol. in-18. Ouvrage dont les éléments sont excellents, mais dont la mise en oeuvre laisse parfois à désirer sous le rapport de l'exactitude des dates. Il m'a été possible, grâce aux documents inédits que j'ai découverts, d'en rectifier le plus grand nombre. Le Dictionnaire des théâtres a pour auteurs les frères Parfaict. Mais l'un d'entre eux, François, le plus savant des deux, étant mort en 1753, le survivant, Claude Parfaict, s'adjoignit pour collaborateur J. D. Dumas d'Aigueberre, conseiller au Parlement de Toulouse, homme très-instruit des choses du théâtre. Malheureusement la mort surprit d'Aigueberre le 21 juillet 1755, au milieu de son travail, et il ne put faire les dernières corrections au Dictionnaire qui parut l'année suivante. De là viennent, sans doute, les quelques inexactitudes qu'on y rencontre.

Almanachs forains, ou les différents spectacles des boule-


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vards et des foires de Paris. La collection complète de ces Almanachs est impossible à trouver. On doit s'estimer très-heureux quand on peut en rencontrer quelques-uns. J'ai eu la bonne fortune de consulter ceux de 1773, 1775 et 1776, qui m'ont été communiqués par mon savant ami M. Jules Cousin, bibliothécaire de la ville de Paris. J'y ai trouvé des renseignements extrêmement piquants sur les spectacles les plus curieux du boulevard du Temple et des foires, et sur les cafés de la foire Saint-Ovide.

Histoire de Opéra-Comique Paris, Lacombe, 1769, 2 Vol. in-12, par Auguste-Julien des Boulmiers, né en 1731, mort en 1771. Cet ouvrage, pour la composition duquel l'auteur s'est beaucoup servi des Mémoires sur les Spectacles de la Foire et du Dictionnaire des théâtres, n'est réellement original qu'à partir de 1756. Il se termine en 1762, époque de la réunion du théâtre de Opéra-Comique à la Comédie-Italienne.

Mémoires secrets pour servir d l'histoire de la République des lettres en France depuis 1762 jusqu'en 1789. A Londres, chez John Adamson, 36 vol. in-12. Recueil composé par Louis Le Petit de Bachaumont, né en 1690, mort en 1771, Mathieu-François Pidansat de Mairobert, né en 1727, mort en 1779, et Mouffle d'Angerville, mort en 1794. Ce livre est tout plein de détails curieux sur les foires Saint-Germain et Saint-Laurent, sur les théâtres


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des Grands-Danseurs du Roi, de l'Ambigu-Comique, des Associés, des élèves de l'Opéra, des Variétés-Amusantes et sur les principaux acteurs de ces diverses scènes.

7º La collection du Journal de Paris de 1777 à 1790. Le Journal de Paris fondé par Olivier de Corancez, mort en 1810, Louis d'Ussieux, né en 1746, mort en 1805, et Antoine-Alexis-François Cadet de Vaux, né en 1743, mort en 1828, est la première feuille quotidienne qui ait paru à Paris. Il m'a fourni les programmes de tous les théâtres, de 1777 à 1790, et quelquefois l'indication des rôles remplis par les principaux acteurs de chacun de ces théâtres.

Le Désoeuvré, ou l'Espion du boulevard du Temple. Londres, 1781, et le Chroniqueur désoeuvré, ou l'Espion du boulevard du Temple, tome second, contenant les annales scandaleuses et véridiques des directeurs, acteurs et saltimbanques du boulevard, avec un résumé de leur vie et moeurs par ordre chronologique, augmenté du plan d'un ouvrage qui paraîtra incessamment sur les grands spectacles. Londres, 1783. Attribué au comédien François-Marie Mayeur de Saint-Paul, né en 1758, mort en 1818. Ce pamphlet virulent attaque individuellement et sans pitié tous les acteurs du boulevard et les dépeint sous les couleurs les plus noires et les plus exagérées. Les hommes y sont appelés « voleurs, escrocs, polissons, assassins »,


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et les femmes représentées comme « les plus viles prostituées ». Malgré les obscénités et les grossièretés dont il fourmille, ce livre est loin d'être sans mérite. Il est plein d'appréciations qui dénotent un homme de goût, d'une grande exactitude dans les faits, et, en faisant la part des exagérations voulues et évidentes de l'auteur, extrêmement précieux pour la peinture des moeurs du monde théâtral du boulevard du Temple.

Histoire des petits théâtres de Paris depuis leur origine. Paris, Allardin, 2 Vol. in-12, par Nicolas Brazier, né en 1753, mort en 1838. L'auteur de ce livre est presque contemporain des événements qu'il retrace. Il a connu presque tous les acteurs célèbres du boulevard de la fin du XVIIIe siècle. II a entendu raconter par eux les chroniques des coulisses et les anecdotes relatives aux théâtres des Grands-Danseurs du Roi, de l'Ambigu-Comique et du spectacle des Associés; très-intéressant au point de vue pittoresque, l'ouvrage de Brazier renferme un certain nombre d'erreurs de date et de détails.

10º Histoire des marionnettes en Europe depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Paris, Michel Lévy, I vol. in-18 (2e édition, 1862), par Charles Magnin, membre de l'Institut (Académie des inscriptions et belles-lettres), né en 1793, mort en 1863. L'éloge de ce livre n'est plus à faire. Les chapitres que l'auteur a consacrés aux marionnettes des foires Saint-Germain et Saint-Laurent, du boule-


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vard du Temple et du Palais-Royal, sont écrits avec sagacité et exactitude. Le seul reproche qu'on puisse adresser à M. Magnin est de ne pas avoir fait usage des documents inédits que renferment nos archives nationales, dont son érudition consommée eût à coup sûr tiré un excellent parti.

11º Galerie historique de la troupe de Nicolet, par MM. de Manne et Ménétrier, I vol. in-8º, avec eaux-fortes par Hillemacher. Lyon, N. Scheuring. Cet ouvrage, où sont passées sommairement en revue les figures des plus fameux comédiens du boulevard depuis 1760 jusqu'a nos jours, m'a fourni divers renseignements sur l'état civil de quelques acteurs de la foire.

Enfin, j'ai consulté encore un certain nombre de livres imprimés dont il serait trop long de donner ici le détail et qu'on trouvera très-exactement cités dans le cours de ce travail.

Paris, 25 novembre 1871